critique &
création culturelle

La nostalgie de ce qu'on n'a pas vécu

Ne pas parler du petit bouton rouge de Maëlle Rey
Un livre un extrait (29)

Un livre, un extrait, un commentaire. Karoo vous propose un autre regard sur les livres ! Cet extrait commenté par Coline Lepoutte du recueil de poésie de Maëlle Rey, Ne pas parler du petit bouton rouge, nous invite à nous tourner vers le passé, et à trouver un peu de soi dans les récit des autres.

Le bruit de la cloche 

lorsque tu dormais sans dormir

complètement

dans ton village

un jeune artisan rouvre son commerce après les inondations

« Notre engagement en faveur de l'indulgence pure

se reflète dans chaque boule que nous servons »

sur l’enseigne

« Un jeune artisan-glacier de 23 ans rouvre son magasin

après les inondations »

dans les journaux

 

un été

l’eau fut folle

elle prit ses quartiers

partout dans la région

et depuis

on ne parle que de ca

l’eau a tout ravagé

et son magasin n’a pas été épargné

 

pour l'artisan-glacier

c'est une renaissance

son magasin est né

une première fois

puis mort

il renait ensuite

 

toi tu vas mourir

et peut-être renaître

tu m'as dit

que tu aimerais te réincarner en mon chien berger australien robe rouge tricolore

ça te va bien

 

pendant la nuit pendant mon insomnie

j'ai entendu

ta voix qui dit mon nom

quand tu m'accueilles chez toi

toujours de la même manière

le bruit de la cloche

mon nom

et la porte qui s'ouvre

comme un rituel

 

et toi qui dis mon nom

ce n'est pas juste toi qui dis mon nom

c’est tout un monde qui s'ouvre

c'est un village à l'intérieur de ton village

 

c'est ta forte poitrine parce que « dans la famille on a toutes du monde au balcon » c'est ton odeur ton rouge à lèvre orange tes chemises roses (mais pas ensemble) tes classeurs d'astrologie de l'université du troisième âge c'est tes babioles tes objets ton verre de whisky c'est la plaque de la rue des mesanges accrochée au mur et les boulets liégeois le poivron

farci et

les chips dans un bol poisson

 

tu as survécu aux inondations tu vis dans la rue qui monte

il n'y a pas d'eau dans la rue qui monte

(peut-être dans la cave seulement)

 

tu as survécu à beaucoup de choses

 

ta maison est vide

le pommier est taillé

(les voisins le réclamaient depuis longtemps)

ta maison est vide et ton villags n'a plus d’intérêt

 

depuis la réouverture, une publicité

« Le Glacier Giu n’est pas seulement un glacier -

c’est un délicieux voyage qui attend d'être exploré »

 

je te souhaite alors

un délicieux voyage

 

Elle, c'est la femme du diable.

C'est ce que disait ma mère quand, dans une situation donnée, nous accusions quelqu'une sans citer son nom. Genre « C'est pas moi, c'est elle » ou « Elle m'a obligée à le faire ». Cette locution m'a toujours passablement impressionnée, j'imaginais une entité gargantuesque, féminine et cornue, qui me punirait d'avoir racuspoté en m'écrasant comme un moustique.

Elle, c'est la femme du diable.

Cette phrase s'est immiscée en moi, une expression d'adulte qui imprègne et impressionne, parce qu'on ne la comprend pas tout à fait, mais dont on sait qu'elle fera son petit effet si on arrive à la sortir au bon moment.

J'ai bien essayé. À chaque fois que je pouvais la placer. Personne ne connaissait, personne ne comprenait vraiment. Je trouvais ça fou d'être la seule détentrice des clés de cette locution qui, pour moi, valait bien un « Quand les poules auront des dents » sur l'échelle des stars préfabriquées de la répartie. En ligne, une seule occurrence sur un sombre forum de passionnés de dictons.

Alors, il fallait expliquer, et très vite le charme incantatoire de la formule n'opérait plus.

Un jour la phrase a résonné en double.

Mise en situation : quelqu'un dit « Elle, je ne la sens vraiment pas ». Comme à l'accoutumée, la femme du diable est de la partie, tant pis si je flope, c'est devenu une tradition. Mais pour la première fois, je ne suis pas seule et j'en entends l'écho ; c'est Maëlle, même intonation, même sous-entendu. C'est étrange, la joie que ça m'a procuré : j'y voyais plus qu'un simple hasard, mais la possibilité d'un passé commun.

C'est ça que ça me fait de lire Maëlle :

Un peu de connu, un peu d'étranger,

Un peu de vécu, un peu d'inédit.

Son village n'est pas mon village

Les habitants meurtris par les inondations, ce n'était pas chez moi

Mais la plaque au mur

Le bol de chips

Le pommier taillé

M'émeuvent tant

Qu'ils font naître en moi la nostalgie de ce que je n'ai pas vécu

 

par Coline Lepoutte

Même rédacteur·ice :

Ne pas parler du petit bouton rouge

de Maëlle Rey
Les Bonnes feuilles, 2026
84 pages

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