critique &
création culturelle

Ceci n’est pas un film français

L’épineuse fabrique de nouveaux récits

Avec Ceci n’est pas un film français, Tom Adjibi filme les difficultés d’un acteur racisé à trouver sa place dans un cinéma qui semble encore avoir du mal à sortir des rôles clichés. En choisissant l’humour et la mise en abyme, le réalisateur interroge ses propres contradictions. Il en ressort un film drôle et attachant, qui pose des questions pertinentes, même lorsque les réponses qu’il semble leur apporter laissent plus perplexe.

Il y a une interrogation qui revient régulièrement dans Ceci n’est pas un film français, et que se pose tout·e comédien·ne au moins une fois dans sa carrière : que fait-on lorsqu’on ne se reconnaît pas dans les rôles qu’on nous propose ? Continue-t-on à attendre qu’un réalisateur écrive enfin le personnage qu’on aimerait jouer, ou décide-t-on de l’écrire soi-même ? C’est ce que Tom Adjibi, réalisateur et comédien, décide d’entreprendre.

Le film suit en partie son quotidien d’acteur : les self-tapes1, les rôles qu’on lui soumet, les discussions avec ses amis et collègues, sa sœur, ses pérégrinations pour rencontrer des professionnels, puis progressivement la constitution d’un projet de film. Le pitch officiel résume assez bien le point de départ : lassé de se voir proposer des rôles clichés, Tom décide de réaliser un journal filmé pour interroger la place des acteur·ices racisé·es à l’écran. Mais le projet lui échappe progressivement lorsque les comédien·nes qu’il rassemble commencent à le confronter sur ses propres maladresses. Et c’est là que le film devient intéressant : ses intervenant·es le confrontent, mais Tom leur rend la pareille, bien que son point de vue semble rarement l’emporter dans les discussions.

Le premier long métrage de Tom Adjibi, après le court Marlone sorti en 2022, est un docu-fiction2 qui brouille constamment les frontières entre ce qui est écrit, ce qui est vécu et ce qui est rejoué. Le film s’inspire directement de son expérience de comédien et de ses rencontres. Certaines situations ont réellement eu lieu, d’autres ont été rejouées à partir de souvenirs ou de discussions réécrites, avec une structure préparée mais une large place laissée aux imprévus et aux réactions des autres participant·es. Cela donne un film dans lequel on ne sait jamais complètement où s’arrête le véritable Tom et où commence « le personnage Tom ». Et la forme accompagne parfaitement cette ambiguïté.

Le film adopte les codes du faux documentaire popularisés notamment par The Office3. La caméra est présente dans le récit, les techniciens apparaissent, les personnages savent qu’ils sont filmés. Mais surtout, la caméra elle-même devient un personnage. Ses zooms, ses panoramiques, ses changements de cadre participent directement au rythme et à l’humour. Quelqu’un dit une énormité : la caméra reste sur lui quelques secondes, puis se déplace vers les autres pour chercher leur réaction. Un personnage regarde l’objectif avec un air incrédule. Un silence s’installe. Un mouvement de caméra suffit parfois à faire comprendre ce qu’un dialogue aurait lourdement expliqué. C’est une forme particulièrement efficace pour ce que le film cherche à faire. Tom revendique d’ailleurs des influences qui jouent elles aussi sur cette frontière entre documentaire et fiction, comme The New Gospel de Milo Rau (2020) ou The Virgin, The Copts and Me de Namir Abdel Messeeh (2011). Pour le fond, il cite surtout La Mort de Danton d’Alice Diop (2011), dont le regard sur le désarroi face au racisme dans le milieu artistique a nourri sa volonté d’écrire le film.

Parce que Ceci n’est pas un film français parle de choses potentiellement lourdes sans jamais avoir l’air de vouloir nous faire la leçon. Il y a beaucoup d’humour, de dérision, de second degré. Les personnages sont sympathiques et se dévoilent suffisamment pour qu’on ait envie de les suivre, même lorsqu’on n’est pas forcément d’accord avec ce qu’ils racontent. Et surtout, le film donne davantage l’impression d’une recherche que d’un plaidoyer.

En tant que comédien·ne, il est aisé de se reconnaître dans certaines des préoccupations exposées : faut-il couper ses cheveux pour un rôle ; les laisser pousser mais les teindre pour un autre casting qui arrive ; jusqu’où changer son apparence ; faut-il refuser un projet parce qu’on le trouve éthiquement douteux ; mais que faire lorsqu’on n’a rien décroché depuis plusieurs mois ? Ces questions ne sont pas propres aux comédiens racisés. Elles existent dans le métier pour à peu près tout le monde, même si les réponses ne sont évidemment pas les mêmes selon ce que notre physique, nos origines ou notre identité permettent ou empêchent de jouer.

C’est peut-être l’une des qualités du film : malgré un sujet qui concerne un milieu assez précis, certaines situations sont immédiatement compréhensibles pour quiconque a déjà essayé de vivre d’un métier artistique. Les discussions sur les castings, les rôles, les projets auxquels on croit ou ceux qu’on accepte parce qu’il faut bien travailler parlent à un microcosme professionnel qui reste très particulier, mais qui mérite aussi d’être montré.

Et puis il y a Bruxelles.
Il est toujours agréable de voir sa ville natale filmée sans qu’elle serve simplement de doublure à Paris ou à une vague grande ville européenne. Matonge, Louise, Schuman, l’ancienne gare de la Chapelle… On reconnaît les lieux, les rues, les quartiers. C’est assez rare pour être signalé et n’est pas sans rappeler Black d’Adil El Arbi et Bilall Fallah (2015), dont le Bruxelles contemporain faisait plus que partie du décor en étant un élément essentiel de l’intrigue.

Tous ces paramètres rendent le film facile à regarder : tout y est doux, drôle, malgré les reproches et motifs de haine de certains protagonistes. On y suit Tom avec plaisir, accompagné notamment d’Albert et Sylvestre, techniciens devant et derrière la caméra, qui apportent du naturel ainsi que de subtiles touches d’humour à l’ensemble. Puis le projet avance.

Tom réunit plusieurs comédien·nes racisé·es et le film quitte progressivement le journal personnel pour devenir une expérience collective. Iels partent en résidence, discutent de ce qu’iels veulent raconter et imaginent ensemble un film qui leur ressemble davantage. Et c’est là que l’on peut commencer à avoir davantage de mal avec ce que le film raconte.

Parce qu’une grande partie du constat de départ est crédible. Oui, il existe des représentations paresseuses. Oui, certaines productions semblent encore avoir besoin de relier systématiquement l’origine d’un acteur au personnage qu’il doit interpréter. Oui, les rôles de banlieusard, de dealer, de personnage exotisé ou hypersexualisé sont des clichés qu’on peut légitimement vouloir dépasser. Et oui, une personne noire doit pouvoir jouer un personnage sans que sa couleur de peau ne soit nécessairement une partie de l'intrigue, de la même manière qu’un acteur maghrébin puisse s’appeler Simon sans que le scénario ait besoin de trouver une justification à son nom. Le film propose une réponse assez évidente à cette frustration : créer ses propres histoires. Et sur le principe, difficile de ne pas être d’accord.

Si les récits existants ne donnent pas les rôles que l’on aimerait jouer, il faut en écrire de nouveaux. Se réunir, monter ses projets, inventer ses propres personnages. C’est précisément ce que Tom est en train de faire. Mais créer collectivement s’avère rapidement beaucoup plus compliqué que de simplement décider qu’on va créer collectivement. Chacun·e arrive avec ses envies, ses expériences, ses références et ses propres blessures. Certain·es veulent parler de leur identité, d’autres veulent raconter la violence qu’iels ont connue, quand d’autres encore veulent simplement faire de la science-fiction, de la comédie ou quelque chose qui n’a absolument rien à voir avec leurs origines. Et c’est là que le film devient plus ambigu.

Lors de la résidence, l’arrivée d’une femme blanche comme co-scénariste est fortement remise en question, notamment en raison de sa couleur de peau. Le paradoxe est assez amusant, ou plutôt assez troublant : le film dénonce la tendance à réduire les personnes racisées à leur identité tout en mettant lui-même cette identité au centre de la possibilité ou non de participer à la création. D’autant que cette logique connaît une limite assez concrète : leur unique producteur est blanc. Pour trouver l’argent, la couleur de peau semble soudain beaucoup moins déterminante. Pour écrire et créer, elle le devient davantage.

Ceci n’est pas un film français ne cherche pas réellement à apporter une réponse à cette contradiction, d’autant plus qu’il en joue et l’assume. Et c’est tant mieux. Mais elle existe, et elle peut empêcher d’adhérer complètement aux discours de certains personnages. Parce qu’il y a également une autre question, plus inconfortable : qui sont les personnes que le film nous demande de comprendre voire de plaindre ?

Les frustrations exposées sont parfaitement légitimes, mais les personnes qui les expriment sont, pour la plupart, déjà bien installées dans le milieu artistique francophone. Elles travaillent régulièrement au théâtre et au cinéma en Belgique ainsi qu’à l’étranger, certaines dans des productions importantes ou auprès d’institutions reconnues. Et c’est là qu’un regard de confrère entre forcément en collision avec celui du film.
Parce que lorsqu’on galère à décrocher un rôle, qu’on sorte d’une école ou qu’on soit autodidacte, qu’on soit blanc, noir, arabe, asiatique, queer, homme ou femme, etc., la réalité du métier reste violente pour toutes et tous. Et cette difficulté commune ne doit pas masquer les inégalités qui se jouent une fois qu’on entre dans le champ des possibles.
Lorsqu’on voit des comédien·nes déjà installé·es dans le milieu expliquer qu’ils en ont marre de se voir proposer certains rôles, leur frustration est légitime. Mais le choix de figures déjà reconnues pour porter ce discours pose aussi question : alors que tant de comédien·nes peinent à simplement être considéré·es pour un rôle, leur notoriété leur permet au moins d’avoir accès à des propositions, même insatisfaisantes. En confiant ces témoignages à des acteurices moins connu·es, le film aurait peut-être donné encore plus de force à son propos, en faisant entendre celles et ceux qui restent largement invisibles dans le secteur.

Le film a raison de montrer que certain·es comédien·nes peuvent être enfermé·es dans des catégories liées à leur apparence ou à leurs origines. Il faut toutefois distinguer les caractéristiques physiques qui entrent légitimement en jeu dans le choix d’un interprète des stéréotypes qui leur sont associés et qui, eux, sont des constructions sociales : une personne arabe systématiquement cantonnée aux rôles de délinquant, une personne grosse à ceux de ressort comique, par exemple. Le fait qu’un personnage ait des caractéristiques précises ne pose pas problème en soi. C’est lorsqu’on en déduit automatiquement les rôles auxquels une personne peut prétendre que la question se pose.
Le corps est le principal outil de travail du comédien, et détermine en partie le champ des rôles auxquels il peut prétendre. On peut en repousser certaines limites en jouant sur le poids, la coupe de cheveux, les vêtements ou la condition physique, mais on ne peut pas tout changer. Par exemple, un acteur blanc de taille moyenne pourra difficilement incarner un basketteur noir de deux mètres. Et tant mieux, évidemment : il ne s’agit pas de prétendre que tout le monde peut jouer tout le monde, ni de défendre des pratiques comme le blackface. Certaines caractéristiques ouvrent des possibilités à certains interprètes et en ferment à d’autres. C’est une réalité du métier, qui n’a rien de problématique en soi.
Le problème apparaît lorsque ces contraintes deviennent des cases dont il est difficile de sortir. Le physique peut donc contraindre autant qu’il ouvre des possibilités, mais ces possibilités ne sont pas réparties de manière égale : encore faut-il que les rôles existent, que les interprètes soient considérés pour les jouer et qu’ils ne soient pas systématiquement ramenés aux mêmes types de personnages. Il ne s’agit donc pas de mettre toutes les difficultés sur le même plan, mais de distinguer les contraintes inhérentes au choix d’un interprète des stéréotypes et des inégalités qui peuvent s’y greffer.

Autrement dit : nous sommes tous confrontés à des problèmes, mais pas les mêmes. Et c’est précisément là que Ceci n’est pas un film français intéresse le plus : lorsqu’on n’est plus complètement d’accord avec lui.
Parce que son dispositif ne nous enferme pas dans une position de spectateur qui devrait approuver ou condamner ce que les personnages disent. On assiste à des discussions, à des désaccords, à des contradictions. Et comme la frontière entre documentaire et fiction est constamment brouillée, on ne sait jamais très bien quelle part de ces propos appartient aux personnes elles-mêmes, à leurs personnages, au scénario ou au dispositif imaginé par Tom.

Cette ambiguïté, à la fois force et limite du film, permet de laisser vivre des paroles contradictoires sans avoir à les résoudre, mais aussi, et c’est peut-être dommageable, de se protéger trop facilement derrière le fameux « ce n’est pas moi qui le dit, c’est mon personnage ».

Le problème serait identique dans l’autre sens : si on voyait dans le même type de projet un groupe de comédiens blancs jouant leur propre rôle, frustrés des partitions qu’ils reçoivent, refuser de travailler avec une personne racisée et qui expliqueraient ensuite qu’il ne s’agissait que des opinions de leurs personnages, il serait difficile d’accepter cette justification sans se poser davantage de questions.
Le film, heureusement, ne donne pas vraiment l’impression de vouloir nous imposer une réponse définitive. Et peut-être que son plus grand mérite est justement de poser cette question : comment créer des récits plus divers sans reproduire, dans le processus de création, les mêmes réflexes de catégorisation que l’on reproche aux autres ?

Parce que finalement, il ne suffit pas d’ajouter davantage de visages différents à l’écran. Il faut aussi leur permettre d’exister dans des histoires qui ne sont pas entièrement déterminées par leur origine, leur couleur de peau ou leur identité. Une actrice noire peut jouer une femme dans un monde post-apocalyptique sans que le scénario ait besoin de parler de son identité. Un acteur maghrébin peut s’appeler Simon. Un comédien peut jouer un personnage qui lui ressemble comme un personnage qui ne lui ressemble absolument pas. Et inversement, il est évidemment nécessaire que puissent aussi exister des récits qui viennent réellement de communautés qui ont été moins représentées, avec leurs références, leurs expériences et leurs imaginaires propres. Ceci n’est pas un film français se situe précisément dans cette tension.

Tom Adjibi connaît intimement ce milieu. Diplômé de l’INSAS en 2016, comédien et metteur en scène, il a notamment travaillé au théâtre avec Milo Rau, Tiago Rodrigues ou Christiane Jatahy, et au cinéma avec les frères Dardenne ou les frères Guit. Son film n’est donc pas une réflexion théorique sur la représentation : il part de son expérience, de ses frustrations et de celles de personnes qui travaillent autour de lui. Et cela se ressent.

Son premier long métrage n’est peut-être pas un film qui donnera nécessairement beaucoup de réponses au spectateur. Il ouvre plutôt un espace de discussion, parfois drôle, parfois pertinent, parfois irritant. Et ce n’est pas si mal. Parce que Ceci n’est pas un film français est tout sauf vindicatif. Il ne cherche pas à nous assommer sous une démonstration. Il avance doucement, avec humour, en laissant ses personnages se confronter les uns aux autres et, parfois, se contredire eux-mêmes. Et si on n’a pas toujours envie d’être d’accord avec eux, on a au moins envie de les écouter jusqu’au bout.

Même rédacteur·ice :

Ceci n’est pas un film français
Réalisé par Tom Adjibi
Avec Tom Adjibi, Habib Ben Tanfous, Amel Benaïssa, Mélissa Diarra, …
Belgique, 2025
Durée 80min

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