critique &
création culturelle

La poétique

du ruissellement

Retour sur les contemplations poétiques du géographe libertaire Élisée Reclus, à travers son Histoire d’un ruisseau , œuvre étrange et fascinante.

On ne parle plus guère d’Élisée Reclus. Grand géographe français né en 1830 et mort en 1905, communard, franc-maçon, penseur anarchiste, l’homme a aussi développé dans l’exercice de la vulgarisation un style littéraire très fin, à une époque où on croyait que l’apprentissage des notions scientifiques élevait les individus et leur donnait accès à une plus grande liberté d’esprit.

En 1869, Reclus publie Histoire d’un ruisseau . Le livre est encore miraculeusement accessible en Babel et se prête parfaitement au format de poche ; il devient un compagnon idéal pour flâner dans la nature, et sa lecture est magnifiée par la présence d’une rivière, d’un étang ou d’un filet d’eau quelconque ; son propriétaire peut alors lever le nez et projeter les descriptions de l’auteur dans le monde réel.

Histoire d’un ruisseau est à tous les points de vue un ouvrage étrange. Il expose le cycle de l’eau, la formation des fleuves, le lent travail de sculpture des vallées, l’évanescence des atomes et les infinis ruissellements du liquide dans le sol. Sa portée scientifique est certaine même s’il date du XIX e siècle et que, sans doute, certaines théories et observations ont été affinées depuis ; mais c’est surtout dans sa manière de transmettre le savoir qu’il étonne. Reclus parle comme un poète, tente de conjuguer la mécanique des lois de la géographie avec la grandeur esthétique de la nature.

Le ruisseau et, en fait, toutes les manifestations de l’eau sur terre deviennent des êtres à part entière, dont on découvre la naissance, la vie et la mort. Un ruisselet peut ainsi se changer, avec les millénaires, en rivière puis en fleuve, creuser la roche, ouvrir un val et finalement s’assécher et disparaître. Les multiples traces qu’il nous a laissées témoignent de son existence. À l’inverse, des phénomènes invisibles peuvent complètement nous échapper ; de la petite source qui jaillit en bulles dans le flux même d’un cours d’eau aux vapeurs qui sortent çà et là des fissures de la terre, sans qu’on s’en aperçoive. Reclus conçoit l’environnement comme un tout et il s’arrêtera aussi sur le rôle de la végétation et de l’être humain.

On sera peut-être étonné de lire quelques réflexions sociologiques (souvent dépassées) et même des remarques politiques au détour du tableau terrible et sublime d’une inondation. Cependant l’intégration des problèmes sociaux (pêches, irrigations, industries, etc.) au développement reste d’une actualité brûlante, à une époque où les surfaces naturelles européennes se réduisent de plus en plus au profit du béton. Considérant même la nature comme une nourriture de l’esprit, grâce à la promenade et la contemplation, Reclus démontre que sa préservation est nécessaire, aussi, pour assurer notre bonheur et pour préserver une source d’inspiration philosophique et spirituelle primordiale.

Frontispice à l’édition de 1881 paruechez Hetzel.

Ses mots sont d’une fluidité qui illustre merveilleusement son sujet : « L’histoire d’un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l’histoire de l’infini. Ces gouttelettes qui scintillent ont traversé le granit, le calcaire et l’argile ; elles ont été neige sur la froide montagne, molécule de vapeur dans la nuée, blanche écume sur la crête des flots ; le soleil, dans sa course journalière, les a fait resplendir des reflets les plus éclatants ; la pâle lumière de la lune les a vaguement irisées ; la foudre en a fait de l’hydrogène et de l’oxygène, puis d’un nouveau choc a fait ruisseler en eau ces éléments primitifs. Tous les agents de l’atmosphère et de l’espace, toutes les forces cosmiques ont travaillé de concert à modifier incessamment l’aspect et la position de la gouttelette imperceptible ; elle aussi est un monde comme les astres énormes qui roulent dans les cieux, et son orbite se développe de cycle en cycle par un mouvement sans repos. »

Le géographe déroule ses cartes et sa connaissance dans un sautillement de mots joyeux. Il est difficile de ne pas sourire ou de ne pas être touché par la passion qu’on aperçoit entre les lignes. Les anecdotes savoureuses racontées par l’auteur renforcent ce sentiment de partir avec lui pour une balade autour du globe, des terrains les plus secs aux lacs les plus miroitants. Sans doute la grandeur du texte tient dans sa volonté d’être, avant tout, un traité de géographie déguisé en « récit » ; il est tout indiqué pour les adolescents ou les jeunes adultes qui éprouvent déjà un amour de la nature et qui y trouveront à la fois une vision de l’ordre naturel et l’expression des pensées secrètes du contemplateur occasionnel.

Aujourd’hui, bien qu’il ait vécu une partie de sa vie et soit mort en Belgique, Élisée Reclus ne bénéficie plus de la visibilité qu’il mériterait. Sur le campus du Solbosch, quelques étudiants de l’Université libre de Bruxelles dorment dans la résidence « Élisée Reclus » et sa tombe est encore visible au cimetière d’Ixelles. Mais c’est dans ses livres et dans l’ Histoire d’un ruisseau qu’on peut sentir son souffle, sa magie et sa science. Reclus auteur n’a jamais été aussi vivant que dans les mots qu’il nous a légués.

Même rédacteur·ice :

Histoire d’un ruisseau

Écrit par Élisée Reclus
Roman
Actes Sud, « Babel » , 2005, 224 pages