critique &
création culturelle

Des tueries et un film de Fanny Garin

Luttes et révoltes des corps

Après deux magnifiques recueils (Des disparitions avec vent et lampe et Natures sans titre) et une tentative en prose (Porte de la Chapelle), Fanny Garin revient avec un ouvrage inclassable, Des tueries et un film, publié aux Éditions Le Sabot ; mélange détonnant de poésie, de théâtre et d’exploration documentaire.

Un abattoir en grève, les souffrances humaines et animales qui s’entremêlent, la lutte, ses limites et ses rêves… Ce n’est pas un hasard si le nouveau livre de Fanny Garin est sous-titré Poème dramatique et documentaire. Jouant sur notre rapport au réel, en faisant exploser les limites de ce qu’on appelle généralement la non-fiction, l’autrice nous présente un texte qui peut tout aussi bien se concevoir comme un poème transcendant les genres, le script d’un film documentaire (ou fictionnel ?) qui a été tourné… ou qui va l’être, ou encore celui d’une pièce de théâtre qu’il s’agira de mettre en scène (mentalement ou sur les planches).

Cette nature hybride permet à Fanny Garin de multiplier les points de vue et les focales, nous confrontant tour à tour aux employées1 de l’abattoir, aux patrons, et aux animales qui possèdent aussi un chœur. À travers les images documentées, un parallèle nait rapidement entre les corps, ceux des humaines, que le travail salit, et ceux des bêtes, qu’on découpe. C’est la même chair qui tue et qui est tuée, la même aussi qui souffre de formes de dominations, morales et sociales. Le travail dans les abattoirs incarne un des points de tension les plus révélateurs de notre société : la souffrance animale et pour certaines le meurtre d’être sentients s’y superpose aux dégâts psychologiques générés par la tuerie et aux rapports salariés forcément conflictuels. C’est précisément ce terrain que l’autrice explore, on pourrait dire, sous toutes les coutures.

 

je me demande comment on fait pour y entrer j’aimerais bien y entrer, me frayer

un chemin parmi les corps, tous ces corps

derrière les murs de corps et

maintenant les employés entrent, d’autres sortent

Comme il explore différents genres, le style de Des tueries et un film évolue en conséquence. Les parties en vers sont hachées et ce n’est, bien sûr, pas un hasard. Le procédé (et son sujet) rappelle un peu celui de Joseph Ponthus dans À la ligne (2019) mais avec une impression charriée très différentes. Chez Ponthus, le vers faisait vivre la cadence, son aliénation mais aussi la libération que l’ouvrière peut trouver dans son travail même, notamment à travers le chant, d’où un texte qui frôlait parfois la musicalité comme refuge à l’usine. Chez Fanny Garin, au contraire, le vers tranche, coupe, atomise la relation à la tâche, au rythme du va-et-vient du couteau ou de scie ; toutefois elle induit aussi, par l’éclatement, le désir ou le besoin de révolte, de violence libératrice. Ici, la cassure est intérieure et sociale et menace, à tout moment, de se propager à la lectrice et donc à la société.

On retrouve une technique assez similaire dans les passages en script ; les scènes sont très construites, elles montrent des inserts (des gros plans sur une partie du corps, un objet), jusqu’à ce qu’elles se troublent et esquissent au contraire l’incendie induit que crée le summum des souffrances. Les parties théâtrales vont plutôt alterner entre la satire sociale (la voix ridicule et stéréotypée des patrons) et le témoignage des travailleuses. Des mécaniques plus classiques mais qui donnent une accroche plus réaliste au livre, jusqu’à faire douter de sa nature de fiction ou de documenteur. C’est à la fin, dont on ne dira goutte, que le rêve reprend tout à fait le dessus ; rêve de révolutions qui flamboient.

Un film qui montre des cochons par milliers – des cochons vous regardant dedans les yeux avec leur billes noires d’yeux, et se grimpant les uns dessus les autres comme pour mieux vous parler.

Ambitieux, Des tueries et un film possède un vrai statut d’ovni littéraire, brûlot sensible, vrai-faux documentaire, poème sur les sens (la douleur, le regard, l’écoute) et bien plus encore. On peut peut-être regretter la répétition de la partie en script qui, même si on la redécouvre et qu’on comprend en effet beaucoup de choses à la deuxième lecture, aurait sans doute gagné à être seulement explorée par extraits ou par une astuce littéraire la première fois. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage est une belle réussite, d’une originalité qui ne manquait pourtant pas de risque. On espère retrouver Fanny Garin à l’avenir, avec des projets aussi décalés… et aussi avec des recueils ressemblant à ses premières publications, qui sont toujours des ravissements.

Même rédacteur·ice :

Des tueries et un film 

Fanny Garin

Le Sabot, 2023

136 pages

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