Aujourd’hui, Karoo vous emmène au Botanique visiter l’exposition protéiforme consacrée à l’artiste Ernest Pignon-Ernest. Ses œuvres sont fortes, touchantes et d’une sensibilité rare. Dépêchez-vous, l’exposition se termine le 10 février !

À peine entré dans le museum du Botanique de Bruxelles, ça vous saute aux yeux : l’étonnante cohérence de l’œuvre d’Ernest Pignon-Ernest. L’horizon du regard se peuple de lignes et de courbes, de ce trait noir caractéristique, à la fois réaliste et mélancolique, de ces corps portés, soulevés, étendus, crevés… mais jamais ignorés, jamais rabaissés. Et derrière le trait, un matériau, ce papier d’imprimerie tenace, revêche et chaud ; et puis l’image, la photographie, œuvre de mise en scène, mise en scène de l’œuvre.

L’exposition Empreintes, consacrée au plasticien, dessinateur et photographe Ernest Pignon-Ernest, bouscule. De par sa folle richesse d’abord – une salle, deux galeries, une projection, et pourtant ce sentiment d’être au cœur d’un monde entier, sans limite, dont une esquisse unique suffit à découvrir l’immensité. En raison de ses thématiques aussi – la menace du nucléaire, la prison, les communards fusillés, la solitude, les avortements clandestins, l’enfer des migrations, le meurtre de Pasolini ; Pignon-Ernest se confronte aux dimensions les plus tranchantes de la réalité. Grâce à ses choix scénographiques enfin – le contexte est donné par le créateur lui-même, que cela passe par un texte explicatif ou une photographie de ses œuvres in situ.

La maîtrise de l’espace, chez Pignon-Ernest, est un principe organisateur. Sa pratique est à l’opposé absolu de l’art abstrait ; ses créations n’existent que gravées dans une lutte, une histoire, un flot de vie (ou de mort) concrète. Les murs en ruines d’une usine incarnent le risque de l’accident atomique non seulement parce qu’ils vont physiquement disparaître pour faire place à l’industrie nucléaire mais surtout parce qu’ils donnent un relief sensible à l’apocalypse. Ces hommes esseulés, dessinés grandeur nature, n’auront jamais l’air aussi perdus qu’enfermés dans leurs cabines téléphoniques. L’installation, ici, n’est qu’une dimension du dessin, une forme de cadre, qui ne le supplante ni ne l’éclipse jamais.

Le collage est temporaire, par essence, mais chez Pignon-Ernest, il possède plusieurs vies. Les esquisses, les essais et autres brouillons forment une galerie de tableaux ; la genèse devient elle-même expérience. La photographie de ses œuvres leur offre une immortalité d’autant plus puissante qu’elle semble pensée dès l’origine par l’artiste. Il suffit de le voir choisir ses emplacements pour comprendre que son œil est un objectif, qu’il compose d’un seul geste pour ses contemporains et ses successeurs. Altérées, par le temps ou les gens, l’œuvre gagne encore une nouvelle dimension. Il n’est pas anodin que ses Pasolini (portrait d’un Pasolini scrutateur portant dans ses bras son propre corps trépassé) soient systématiquement décapités – c’est au pouvoir du regard qu’on s’attaque.

Cependant, ce qui, par-dessus tout, donne au trait de Pignon-Ernest une force hors du commun, c’est sa capture du mouvement. Il semble toujours saisir un instant étendu ; pas seulement un instantané de son sujet mais aussi la seconde qui précède et celle qui succède. Les lignes bougent et vibrent, le sujet s’anime. Même quand il exprime la fixité, par exemple pour représenter la solitude, cette immobilité paraît couverte par un mouvement général. Un peu comme si le plasticien parvenait à donner substance à ces infimes vibrations qui font la vie : le cœur qui soulève la poitrine, le pouls qui tambourine, les paupières qui battent… le vent discret, la lumière animant un grain de poussière flottant doucement dans une pièce fermée. Comme le dit l’artiste lui-même :

« Le dessin ne montre pas seulement la forme mais ce qui est en formation, l'intention, le dessein, son tracé comme en formation. La pensée et l'acte en recherche. Il associe conception et exécution... Du coup, presque une autre relation à celui qui regarde. » (Propos recueillis par Roger Pierre Turine dans Conversation avec… Ernest Pignon-Ernest.)

En cela, il devient supérieur à la captation photographique in situ. Sa chaleur, sa matérialité, le contact quasi physique entre le regard et l’œuvre lui font acquérir une aura, une zone d’effets sensibles. Il favorise l’identification ou la reconnaissance, dans les traits, d’une présence humaine. Pasolini nous scrute en miroir ; il peut nous juger parce qu’on lui reconnaît, immédiatement, une forme d’humanité. En le regardant, nous lui donnons vie et présence, et nous lui permettons, ainsi, d’activer nos comportements et nos pensées comme le ferait tout autre être humain. Les curieux ont cette chance : ils peuvent entrer en relation avec des originaux papier de Pignon-Ernest, sans intermédiaire. Et cette relation a quelque chose de charnel.

C’est la dernière dimension fondamentale de l’exposition : une sensualité ambiguë et magnifique. Ambiguë parce que l’artiste traite majoritairement de la souffrance, de la violence et de la mort. La beauté des corps, dans ce contexte, prend une tournure tragique, parfois christique ; elle tend à sublimer la tristesse, à la rendre paradoxalement plus douce. Magnifique parce que Pignon-Ernest dessine aussi des sujets féminins puissants et désirants. La fameuse œuvre d’hommage à Desnos et à son personnage de Louise Lame – une femme nue, perchée sur les épaules d’un homme statufié, serrant sa tête entre ses cuisses et tenant dans sa main un gant noir – attire de nombreux visiteurs et visiteuses. Elle semble s’être imposée d’elle-même comme le clou de l’exposition !

Empreintes est un titre populaire pour désigner le travail de Pignon-Ernest – un ouvrage-coffret paru en 2016 chez Gallimard s’intitulait déjà De traits en empreintes. L’artiste continue effectivement à marquer notre époque et à donner à l’art contemporain son titre de gloire. Il grave aussi, dans nos espaces quotidiens, des œuvres, des messages, des expériences… tout cela à la fois ! Mais il va au-delà de l’éphémère, ses gestes ouvrent des brèches dans l’écoulement d’un temps chronométré, d’un train-train de plus en plus déshumanisé des espaces dits « publics ». Pignon-Ernest est un enchanteur et la principale empreinte de son art n’est pas objectivable : elle se niche dans notre capacité à sentir et à ressentir, dans notre sens existentiel qu’elle rehausse.

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Ernest Pignon Ernest – Empreintes

Du 13 décembre 2018 au 10 février 2019

Museum du Botanique

Bruxelles