Karoo s’est baladé au MIMA, où s’exposent les affiches de Mai 68 et toutes les révoltes qui ont bouleversé le XXe siècle. À voir jusqu’aux premiers jours de janvier prochain.

Ma compagne et moi-même suivons le chemin du canal. La surface de l’eau se hérisse d’une myriade de reflets, le vent joue avec la lumière. Puis le flot s’éteint. Un nuage bedonnant vient de cacher le soleil et menace Bruxelles d’une courte averse. L’été est timide, il fait une pause entre deux canicules.

Au détour d’une légère inflexion, le MIMA s’ouvre devant nous, logé dans les bâtiments d’une ancienne brasserie. Tout un symbole que ce musée des arts urbains, pensé comme un joyau dans son écrin industriel, à l’avant-garde de la gentrification des quais. Ici, pas d’ouvreur, les tickets sont vendus par des serveuses (sans doute des jobistes) entre deux commandes de cafés. L’heureux curieux peut choisir, en sus, un pin’s rétro reproduisant l’un des visuels les plus marquants de l’exposition. Je prends l’usine au poing levé.

Le parcours commence par une salle-contexte : un mur représente les soubresauts révolutionnaires et les insurrections de la deuxième moitié du XXe siècle en France et aux États-Unis. La ligne du temps est aussi celle d’un électrocardiogramme s’emballant avec les foules. Sur le papier, l’idée est excellente. Dans la réalité, elle est très difficilement lisible. Les traductions en néerlandais et en anglais alternent parfois de manière hasardeuse ; les illustrations ajoutent au chaos. En face, un dispositif vidéo fait tourner en boucle une intéressante interview de l’intellectuel et militant Manuel Cervera-Marzal.

Alors commence l’ascension. Le visiteur passe devant quelques évocations initiatrices – grandes manifestations, barricades, forces de l’ordre menaçantes – puis rejoint le premier étage et atteint tout de suite le clou de l’exposition : la salle consacrée à Mai 68. Des dizaines d’affiches, certaines célèbres – « Sois jeune et tais-toi », d’autres moins – « Le régime compresse, la police complice ». Tout un monde, une utopie, un incendie couché sur papier. Surtout une explosion de créativité et de liberté politique. On retrouve sur les murs la critique du parlementarisme, de la société de consommation, de la gérontocratie, de la violence policière, des frontières, un questionnement sur le sens du travail ou une remise en cause de la verticalité des structures syndicales.

La salle est trop petite pour toutes les merveilles qu’elle contient. La plupart des visiteurs y passent quelques minutes, laissent leurs yeux dériver sur les murs et puis avancent. Pourtant, il n’est pas de plus grand plaisir que de s’y arrêter, une demi-heure ou une heure entière, pour scruter les dessins, les mots et laisser leurs messages s’inscrire et réfléchir. La prose poétique soixante-huitarde a conservé toute sa force et les formes qui l’accompagnent leur simplicité grondante.

Si le visiteur poursuit sa lente marche, il découvre, en enfilade et comme en négatif, une salle de dessin. Inconnues et inconnus sont incitées à produire leur affiche et à l’accrocher à un mur déjà débordant. Fascinante scénographie. Après avoir été confrontés à l’histoire de la révolte, nous voilà invités à saisir le crayon ou le stylo ; contre quoi nous insurger ? La très grande majorité de ces œuvres amateures reproduit des appels à la paix ou au vivre-ensemble : « L’amour l’emporte » ; « Peace et humanisme ». C’est le règne d’un peace and love un peu fade quand il ne reflète ni le rejet d’une société d’ordre, ni une forme de non-violence politique et donc de désobéissance.

Mais le mur est aussi orné des mille et uns combats du contemporain. Le féminisme d’abord. « Dieu est une femme. Mais Satan reste un homme » ; « Les femmes luttent encore » ; « Empowerment NOT Pity ». L’écologie et les végétarismes-véganismes également : « Eat vegetable, Not friends » ; « Be human ; Save Animals » ; « Peace means Vegan too ». L’anglais, on le constate, est devenu la langue du slogan. Et il y a encore des dizaines de messages sur des luttes plus localisées : « Lula Libre » ; « LIBERTAD Pueblo Mapuche » ; « Venezuela libre ! » ; « No TAV » ; « Freedom for Catalogna » ; « Love Trumps Hate » ; « Rends l’argent ! ». Je m’arrête devant une dernière affiche, réalisée par plaisantin bien inspiré et semble-t-il traîné ici d’office : « Visite le musée, et tais-toi ! ».

L’autre moitié du premier étage est consacré aux affiches américaines recoupant les luttes pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam. Une vraie divergence culturelle apparaît entre les deux côtés de l’Atlantique. Alors que l’imagerie de 68 s’inspire très directement de la caricature de presse et des mouvements artistiques avant-gardistes de la première moitié du siècle, le dessin pamphlétaire américain plonge dans la publicité des mass-médias naissants et dans les univers du cinéma et des comics. Ici encore, chaque pièce mérite une pause et une contemplation patiente.

Les deux étages suivants oscillent entre l’heureux complément et le gadget. D’un côté, les affiches contre les dictatures franquiste et chilienne ou contre l’Apartheid ont le mérite d’internationaliser l’exposition. De l’autre, la pièce éclairée à la lumière noire pour reproduire une ambiance « LSD » était parfaitement dispensable. La fin de l’exposition, faisant voir des affiches plus modernes, des années 1980, 1990 et 2000, laissent un peu le visiteur et la visiteuse sur leur faim. On aurait préféré une plongée plus profonde dans le Black Power (qui ne bénéficie pas de l’espace qu’il mérite) ou alors pouvoir comparer l’œuvre des révoltés et la propagande de pouvoir. Des affiches défendant l’ordre gaulliste ou la politique de Nixon auraient encore renforcé la force des œuvres contestataires.

Nous voilà à l’extérieur, sur le toit cette fois-ci. Une grande bouffée d’air, un peu humide, me soulage de la chaleur suffocante des derniers étages. La vue sur le canal et la porte de Ninove est endeuillée par l’enchaînement bleu et jaune de barrières Nadar. En levant les yeux et en balayant l’horizon, on englobe tout le Pentagone ; de la tour du Midi, on passe aux buildings du quartier Nord, puis on suit la ligne de crête dominée par le Palais de justice et, un peu plus loin, la flèche de l’Hôtel de Ville de Saint-Gilles. La ville a l’air étonnamment sereine sous le lent défilement de la grisaille.

C’est un drôle d’anniversaire que celui de Mai. Tout le monde parle, tout le monde expose, crée, publie mais jamais l’air du temps n’a semblé si rétif aux idées et aux valeurs des ouvriers et des étudiants insurgés. Les années d’hiver s’enorgueillissent du dernier printemps des peuples et personne ne souhaite relever cette contradiction. Comme lorsque la Ville de Bruxelles utilise l’image d’un pavé pour faire la publicité de ses divers événements commémoratifs. Ce pavé, énorme, trônait un peu partout, sur les panneaux publicitaires de la capitale. S’il avait été lancé dans une vitrine de banque ou contre une escouade de police, un chœur unanime ce serait élevé pour condamner la violence, la racaille, le black block… Mais ce même chœur ne tarit pas d’éloges quand le pavé est exposé, glacé, muséifié.

Cette ambiguïté se retrouve aussi au MIMA. Au moment de la sortie, par exemple, quand on voit la liste des sponsors du musée ; une liste que les soixante-huitards auraient vouée aux gémonies et que les révolutionnaires d’aujourd’hui combattent toujours, infatigablement. Quand le collectionneur et principal fournisseur de l’exposition compare, dans des capsules vidéo, l’esprit créatif des étudiants et le génie de la publicité commerciale, il ne considère que le critère de l’efficacité visuelle et fait fi de l’essence politique d’une insurrection dirigée contre la privatisation de la société, aujourd’hui incarnée par l’invasion de la pub. Avec son titre même – Get up ! Stand up ! – le musée neutralise la révolte en l’assimilant à une culture pop tout entière annexée par l’industrie.

C’est une chance, pour des jeunes ou des moins jeunes, d’avoir l’occasion de voir, de leurs propres yeux, les idées de Mai. Mais son héritage est-il quelque chose de physique, une trace, ou alors une manière de considérer le monde, de vouloir le changer radicalement ? Et l’effort mémoriel, tout arc-bouté sur le symbolique, a-t-il du sens s’il est jumelé à un écrasement de toute possibilité de changer effectivement la société, ses formes, son horizon, ses structures sociales ?

Ceux qui professent vouloir la liberté mais refusent l’activisme sont des gens qui veulent la récolte sans le labour de la terre, la pluie sans le tonnerre et les éclairs : ils voudraient l’océan mais sans le grondement terrible de toutes ses eaux.

Ainsi parlait Frederick Douglass, ancien esclave, orateur et essayiste redoutable du XIXe siècle. Notre époque correspond parfaitement à sa description, mais elle se permet, en plus, de mettre l’éclair sous cloche et de nous faire payer pour le voir. Et les foudres de 68 disaient toujours la même chose que Douglass :

« Céder un peu, c’est capituler beaucoup » ; « On ne mendie pas un juste droit, on se bat pour lui ».

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Get up, Stand up !

Au Mima

du 9 mai 2018 au 6 janvier 2019