Présenté au Vendôme le 29 janvier dernier dans le cadre du festival du film de femmes Elles tournent, le documentaire pétillant et humain de Nassima Guessoum a conquis le public et l’auteur de ces lignes.

La vérité d’une révolution est à chercher chez ceux et celles qui l’ont faite. Voilà le défi que s’est lancé la réalisatrice Nassima Guessoum : raconter l’histoire de l’Algérie et de sa lutte d’indépendance à travers la vie et la personnalité d’une ancienne moudjahida (une combattante de la libération nationale) – Nassima Hablal, c’est son nom. Plus qu’un documentaire historique, son film est une expérience humaine, je dirais même une expérience sur l’humanité. Alternant de longs entretiens et de petites séquences contextuelles, 10 949 femmes devient rapidement une conversation à trois : Nassima la réalisatrice parle avec Nassima l’ancienne combattante et le public a l’impression d’être à leurs côtés, dans cette petite cuisine où se racontent la joie et la peur, les quelques victoires et les nombreuses défaites.

Nassima Hablal était une militante de la première heure, engagée dès la fin de la Seconde Guerre mondiale dans le mouvement national algérien. Quand éclatent dans les années 1950 la révolution et la guerre entre les colonisés et les colonisateurs, Nassima se joint au mouvement. Elle fait partie des 10 949 femmes combattantes pour la libération de l’Algérie. Comme beaucoup d’autres, elle est arrêtée et torturée par les paras français. Une fois libérée de sa prison, en France métropolitaine, elle rejoint les réseaux du Front de libération nationale (FLN) et part en Tunisie. Au moment de l’indépendance, elle et son mari font partie d’une frange minoritaire, de l’ancienne génération du mouvement nationaliste, plutôt marquée à gauche – alors que l’État français a été vaincu, alors que la fin de l’oppression est annoncée partout, ils auront encore à subir la répression politique du nouveau régime.

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10 949 femmes est un film essentiel, ne serait-ce que parce qu’il présente et préserve des fragments de la vie de Nassima racontée par elle-même.

La liberté de parole de Nassima Hablal est à la fois déconcertante et incroyablement puissante. Elle évoque la face cachée de la révolution algérienne, les luttes entre factions au sein du FLN, la déception après l’indépendance, le machisme, la torture, la religion… Elle n’est pas contrainte par un discours officiel ou une histoire d’État et elle se montre même très critique sur le pouvoir en place en Algérie – ce qui de nos jours, sous le règne d’Abdelaziz Bouteflika et de sa garde rapprochée, peut coûter cher.

Au-delà des informations brutes que nous apporte le documentaire, c’est la personnalité de Nassima Hablal qui en fait toute la sève. Rarement ai-je vu une caméra dévoiler à ce point l’humanité profonde d’un individu. Nassima chante, rit, fume, elle vit sous nos yeux et plus le film avance, plus le spectateur a l’impression de la connaître depuis toujours. On partage ses faiblesses, sa mémoire qui flanche, ses oreilles qui ne fonctionnent plus très bien, la mélancolie qui l’envahit parfois, la canne sur laquelle elle s’appuie… et on admire son courage.

On souffre avec elle quand on apprend la mort de son fils, au cours de la période de tournage qui a durée quatre ans. On est pris au cœur quand on apprend sa propre mort, survenue en 2013, et qu’on entend encore sa voix, montée sur des images de sa maison vide. Nassima était à la fois une personne hors du commun et la grand-mère que nous aurions tous et toutes pu avoir. Ai-je précisé qu’elle était drôle ? Parce qu’elle l’était ! Elle chantait Aznavour et d’autres classiques français (pas toujours juste) ; elle s’amusait avec son amie Baya, une autre ancienne moudjahida, en repensant à tous ses prétendants pendant la guerre. Quand on lui demande pourquoi elle n’en a épousé aucun, elle répond : « J’ai épousé la Révolution. » Pendant qu’elle discute avec sa voisine, alors qu’elle est déjà très malade, elle est toujours piquante ; elle parle de Dieu en disant : « Quand je serai là-haut, je ne lui dirai même pas bonjour ! »

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10 949 femmes est un film essentiel, ne serait-ce que parce qu’il présente et préserve des fragments de la vie de Nassima racontée par elle-même. Sa réalisatrice a su dépasser son manque de moyens (qu’on ressent surtout dans les plans les plus anciens) pour produire une œuvre forte et politique. L’absence quasi totale des hommes du documentaire avant la mort de Nassima (à l’exception d’une brève apparition de son fils Youssef) a un but : laisser le discours de la femme se légitimer lui-même, sans donner à d’autres le soin de l’adouber.

Présente pendant et après la projection, Nassima Guessoum nous a parlé du rôle particulier qu’elle a joué dans le processus de création. Plus qu’une réalisatrice, elle était devenue une personne de confiance, passant énormément de temps à discuter, hors caméra, avec son homonyme. Elle nous a parlé du financement difficile de ce genre de documentaire : il est difficile de conserver son indépendance vis-à-vis du gouvernement algérien et dans le contexte politique français où la mémoire des méfaits commis pendant la colonisation est très difficilement assumée. Elle nous a parlé des trois projections du film qu’elle est parvenue à organiser en Algérie et de la réaction très positive du public là-bas.

On aimerait voir plus souvent des documentaires comme 10 949 femmes. Des documentaires humains bâtissant une « contre-histoire » : contre le récit officiel et manichéen de l’État algérien ; contre le silence gêné qui règne trop souvent en France ; contre, surtout, une mémoire écrite par des hommes où le rôle des femmes est minoré ou oublié. Nassima Hablal, grâce à ce film, est d’une certaine manière immortelle. Et son combat, son rire et son chant aussi.

 

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10 949 femmes Réalisé par Nassima Guessoum France et Algérie, 2014 76 minutes