Karoo a eu la chance de voir l’Or vert, documentaire de Sergio Ghizzardi avant sa sortie en salle le 22 novembre – première au cinéma Aventure. Un film engagé sur l’industrie des biocarburants.

La ruée vers l’or fait partie de notre imaginaire. Jack London l’a vécue et racontée ; Blaise Cendrars a décrit son histoire idéale. La ruée – un appel d’air à la folie des êtres humains, un symbole du fond de cupidité dissimulé sous les atours de la civilisation marchande. Et un désastre pour les terres riches en or : creusées, retournées, dynamitées ; plaies béantes aux flancs des monts, bois amalgamés en plaines de boue, rivières asséchées et sources taries… Mais tout cela avait une fin : l’or ne pousse pas dans les arbres, ses filons finissent par s’épuiser et souvent, la ruée partait d’une rumeur et la rumeur, d’une erreur. Pas de trésor, à peine quelques pépites. Dans tous les cas, les folles casaques s’en retournaient et laissaient la nature lécher ses plaies.

Si London ou Cendrars devaient écrire sur notre époque et son or vert, les biocarburants fabriqués à base de colza, de soja ou de palme, ils seraient confrontés à de semblables tableaux : des milliers d’hectares de forêts torchées, des paysages complètement anéantis et des gens, bien sûr, qu’on fait fuir pour exploiter les terres précieuses. Brimades, incendies, assassinats même, les méthodes des accapareurs appuyés par des autorités corrompues peuvent aller loin. En Argentine et en Indonésie, deux pays qui ont misé sur cet « or vert », le profit justifie les destructions. Pourtant, cette nouvelle ruée se distingue de son ancêtre de deux façons.

D’abord, elle n’est pas le fait d’une masse d’hommes pauvres, parfois sans espoir, à qui le métal jaune faisait tourner la tête ; non, elle est organisée industriellement par de puissantes firmes nationales et internationales. Plutôt qu’une coalition d’individus armés de pioches et d’une détermination quasi extatique, ce sont des armées organisées de bulldozers, camions, tracteurs et managers qui mènent la ruée de l’or vert. Ensuite, cette ressource précieuse a été « inventée » pour combattre l’or noir, le pétrole ; on a donc choisi une matière renouvelable, on a misé sur la capacité de la terre à nourrir ses récoltes et à pouvoir tirer d’elles un carburant pour épancher la soif des flottes d’automobiles occidentales. L’or vert, lui, pousse presque à l’infini si, après avoir épuisé les forces naturelles du sol, on le dope d’engrais et de cocktails chimiques pour maintenir sa productivité.

Voilà le sujet du documentaire de Sergio Ghizzardi, l’Or vert : une plongée dans l’industrie des biocarburants. Bâtie dans l’espoir de réduire l’utilisation des énergies fossiles et avec une intention écologique déjà modérée à l’époque, elle s’avère, aujourd’hui, être un désastre. Non seulement elle est incapable de se substituer au pétrole – les terres arables étant tout aussi limitées dans l’espace que les champs pétrolifères dans le sous-sol – mais on la découvre également polluante et destructrice de l’humain comme de la planète. Après avoir posé ce constat, le documentaire passe à la question logique : pourquoi persévérer dans l’erreur ? Il dresse alors un portrait peu flatteur des institutions européennes et des grandes firmes privées de l’énergie.

Les premières sont décrites comme des bureaucraties massives, à l’inertie folle. La prise de décision y est si complexe que même confrontées à un échec flagrant, elles peuvent persévérer par simple habitude ou parce qu’un accord politique nécessite des mois ou des années de tractations. Les autres raisons sont encore moins glorieuses : certains députés européens, bien que parfaitement conscients de la vacuité des biocarburants, rechignent à changer de cap pour préserver les lobbys d’agriculteurs. Il faut les comprendre : le métier des paysans européens est difficile et ils bataillent déjà pour survivre dans un monde qui achète leurs produits à perte – les aides de l’Union sont donc vitales pour eux. Or, le colza est devenu une des exploitations les plus subventionnées et il leur est demandé, après coup, de tout arrêter… Le clientélisme des députés répond à l’absurdité de leurs politiques précédentes et à la situation intenable des agriculteurs.

Les secondes sont presque tournées en ridicule. Capitalistes et à la recherche d’un profit toujours plus grand, elles ont verdi leur communication et leurs investissements pour essayer de prouver que profit et écologie pouvaient bel et bien rimer. Même les grandes entreprises du pétrole investissent régulièrement dans les biocarburants, parfois avec l’espoir d’un retour sur investissement, parfois cyniquement pour avoir un pied dans la porte de la nouvelle industrie. Ghizzardi filme les hommes et les femmes d’affaires, toujours affublés de leur uniforme costume-cravate, avec une sorte d’ironie : langue de bois, effets de manche communicationnels, lieux de réunion lisses et aseptisés… Un monde mort qui tue le monde bien vivant. Les plans sur les usines argentines, grand amas de silos et de pipelines squelettiques fermées à la suite de la guerre des biocarburants de 2013 gagnée par les producteurs européens, donnent l’impression d’un gâchis monumental.

Malgré son ton d’alarme, qui le place dans la suite de dizaines d’autres documentaires écologistes, l’Or vert cherche dans sa dernière partie l’espoir, la positivité. Les biocarburants de deuxième génération, basés sur la biomasse (exploitation des forêts sur le temps long) ou sur le recyclage (huiles dégradées, déchets industriels) auraient l’avantage de rendre des terres arables aux bouches humaines plutôt qu’aux pots d’échappement. L’électricité est aussi proposée, par un représentant des écologistes européens, comme une solution alternative. Mais cet enthousiasme un peu forcé – pour ne pas plonger le spectateur dans la dépression ? – peine à convaincre. Le documentaire se termine au moment où il aurait dû creuser la cause première, la raison pour laquelle les biocarburants ont été originellement inventés. La civilisation motorisée.

La question légitime n’est peut-être pas « quelle industrie va remplacer celle du pétrole ? » mais plutôt « comment se passer du pétrole et des biocarburants ? » Ghizzardi est demeuré prisonnier du paradigme de notre culture de consommation où l’industrie est au centre du jeu social et où c’est à la nature de s’adapter à la société et non à la société de s’adapter à la nature. Il est par exemple dommage de laisser croire que l’électricité ne pose pas ses propres problèmes – comment la produire ? Avec de l’énergie nucléaire ? Des énergies fossiles ? Du renouvelable bien sûr ! Malheureusement les technologies éoliennes et solaires ne sont pas encore à même de remplacer le volume d’énergie dépensé chaque année par l’humanité. La technique, même bien intentionnée, a peut-être atteint une frontière énergétique, un palier qui nous forcerait à revoir nos modes de vie pour les rendre et nous rendre plus viables.

L’Or vert a le mérite de décrire avec beaucoup d’acuité l’histoire d’un échec et d’un entêtement, que des êtres humains ont payé très cher dans les pays du Sud en perdant leurs maisons, leurs terres et parfois leur vie. C’est un documentaire parfait pour introduire l’oxymore de « l’industrie verte » et l’incompatibilité totale entre le système politique européen et les questions climatiques et écologiques. Mais il lui manque cette touche de profondeur qui bouscule aussi bien l’intellect que la conscience. Il prend ainsi le risque d’être, à la suite de nombreuses autres œuvres engagées, la Cassandre d’un désastre déjà bien entamé.

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L’Or vert

Réalisé par Sergio Ghizzardi
Belgique, 2017
75 minutes.