Qu’elles soient anciennes ou plus récentes, il n’est jamais trop tard pour parler d’œuvres qui nous ont marqués. Le feuilleton On y revient... s’y consacre. Aujourd’hui, Thibault Scohier nous raconte son expérience avec Trois Souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin.

Arnaud Desplechin, le réalisateur, a déjà une filmographie solide. Il faut préciser immédiatement que Trois Souvenirs de ma jeunesse est un préquel de Comment je me suis disputé, pour ajouter tout aussi rapidement qu’on peut le visionner sans connaître les autres œuvres de son créateur. La patte de celui-ci est bien visible mais au-delà de la maestria de son style, c’est la sincérité de cette histoire d’amour qui force le respect du spectateur, jusqu’à faire vibrer ses tréfonds.

Mais commençons par l’histoire : Paul Dédalus, anthropologue interprété par Mathieu Amalric, revient en France pour travailler au Quai d’Orsay. À l’aéroport, un problème se pose avec son passeport ; il existerait un autre Paul Dédalus, né le même jour et la même année que lui ! Assis dans une salle d’interrogatoire sordide des services de renseignements, il va détailler trois souvenirs de sa jeunesse et expliquer les tenants et les aboutissants de l’histoire de son passeport.

 

Les souvenirs de Dédalus suivent une course imposée par la mémoire humaine : le premier est très court, le second un peu plus long et le troisième constitue plus de la moitié du film. Ils correspondent tous les trois à des étapes : l’enfance, l’adolescence, la difficulté de devenir adulte. Sans trop entrer dans les détails, disons seulement que les « bribes » de son jeune âge sont assez sombres, que l’histoire du passeport s’explique par un voyage de lycée en URSS et que le thème principal du film est ses amours avec Esther entre Roubaix et Paris.

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Quentin Dolmaire et Lou Roy-Lecollinet.

Tout tourne autour de la mémoire : ses limites, ses blancs, ses coups de projecteur. Il y a des moments qui déchirent le temps pour devenir immortels – comme cette très belle scène où un télégramme traverse l’amphithéâtre d’une université parisienne pour apprendre à Paul qu’Esther a réussi son bac, alors que tous ses amis imaginent qu’il s’agit d’une annonce de décès. La réalisation de Desplechin est brillante, parfois un peu trop. Certains effets de style peuvent apparaître superflus et la lecture symbolique du film est assez complexe pour demander deux ou trois visions (notamment les changements de narrateur, de caméra, les fondus artistiques, etc.).

Mais ce qui transcende complètement cet « intellectualisme » de la mise en scène, c’est l’histoire de Paul et d’Esther. Thème éculé mais toujours puissant : celui de l’amour absolu et impossible. L’interprétation de Quentin Dolmaire et Lou Roy-Lecollinet, dont ce sont les premiers rôles, est époustouflante. Au-delà du jeu lui-même, c’est la spécificité des dialogues qui rendent le film inoubliable. Desplechin a choisi un registre mêlant le rêve et la réalité. Les personnages s’expriment avec des mots tellement littéraires, parfois poétiques, qu’ils créent un décalage avec les décors quasi naturalistes des cités ouvrières de Roubaix. Pourtant, les mots se perdent parfois, les phrases se cassent, comme si le texte n’avait pas été écrit mais complètement improvisé dans l’instant.

L’amour, dans les bouches d’Esther et Paul, devient philosophie. Le vieux Dédalus est confronté à son passé avec tellement de force qu’il relit sa correspondance, ces si belles et tragiques lettres qu’Esther et lui s’échangeaient. Il redécouvre leur relation et ressent à nouveau toute sa puissance, toutes ses ombres aussi… Trois Souvenirs de ma jeunesse est la preuve que le cinéma français peut produire des fables intelligentes et belles, où le pathos n’est jamais dépressif mais bien passionnel, avec ses hauteurs et ses bassesses.

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Trois Souvenirs de ma jeunesse. Nos Arcadies Réalisé par Arnaud Desplechin Avec Quentin Dolmaire, Lou Roy-Lecollinet, Mathieu Amalric… France, 2015 120 minutes