Retour sur le premier film du belge Antoine Cuypers, sorti en 2015. Une puissante plongée dans les méandres de la folie humaine.

Une soirée en famille, une discussion qui dégénère, des vérités difficiles à entendre. En énonçant le synopsis de Préjudice, le long métrage d’Antoine Cuypers, plusieurs critiques ont fait le lien avec l’excellent Festen de Thomas Vinterberg. C’est à se demander s’ils ont bien vu les deux films. Rien dans le style ne rapproche le réalisateur belge de son homologue danois, rien ne rappelle les codes du Dogme95. Si les deux œuvres partagent bien quelques thèmes – l’aveuglement, la souffrance, les blessures –, elles se construisent presque comme des opposées.

Dans Préjudice, ce ne sont pas les faits passés, l’histoire familiale ou la causalité du trauma qui occupent le cœur du récit. Ce qui intéresse Cuypers, ce qu’il interroge sans cesse, minute après minute, c’est la dissonance des points de vue individuels. Comment se construit une représentation de la réalité ? Ou la réalité tout court ? Qui peut prétendre imposer sa réalité aux autres ? Festen, au contraire, montre un affrontement entre une vérité et un mensonge ; il raconte une histoire de justice qu’un personnage doit obtenir à tout prix, au risque de faire exploser sa famille. Vinterberg parvient à conjuguer un élan presque romanesque, de dialectique et de dépassement du trauma, et un projet filmique bourré d’inventivité formelle. Il réussit aussi à dépasser le manichéisme sans pour autant nier l’expérience du mal, du pire de l’humain. Festen est une version du Procès où K. se rebelle ; une version de la réalité transformée en une absolue et absurde prison qu’un individu va renverser sans avoir, a priori, aucune chance d’y parvenir, ni aucune confiance en lui-même de vaincre son ennemi : tout le monde.

Cuypers, dans une interview, explique avoir également tenté d’éviter le manichéisme, « ni bourreau ni victime » dit-il. Il s’agit pour moi d’une contradiction entre ses intentions et le résultat obtenu. En présentant les sévices subis par Cédric (Thomas Blanchard), qu’il soit fou ou non, qu’il soit dangereux ou non, le réalisateur emploie un registre humaniste ; il renvoie au droit de chacun à la dignité. Tout au long de Préjudice, il met en lumière la violence de la maison familiale – la porte à sens unique de la chambre, les lanières du lit – et la violence de la famille elle-même – notamment avec le personnage de la mère (Nathalie Baye), aussi cruelle et sèche que le père est tendre et compréhensif. Cuypers dépeint un asile et un aliéné ; posant, pertinemment, la question de la folie : est-ce l’enfermé qui est fou ? Ou ses geôliers ? N’agissent-ils pas avec les meilleurs intentions du monde ? Ne créent-ils pas la folie qu’ils sont censés contenir ?

Malgré l’intention du réalisateur, le spectateur sortant du film, normalement secoué, peut adhérer à deux lectures radicalement opposées. Soit Cédric, personnage central et autour duquel tourbillonne l’orage, est une victime, soit il est un bourreau. Soit il est aliéné, soit il aliène. Cuypers refuse de choisir entre ces deux options et de faire de son film une œuvre morale ou critique. La caméra parvient, tour à tour, à éclairer le vécu de Cédric et celui de sa famille. Elle sait le montrer faible, martyrisé et en quête d’émancipation, comme elle peut faire ressortir chez lui menace, violence et manipulation. Son père (Arno) alterne entre culpabilité et sympathie ; sa sœur (Ariane Labed) entre l’égoïsme et l’empathie.

Le personnage le plus ambivalent, outre Cédric, est sans conteste sa mère. Plus l’histoire avance et plus elle semble responsable de l’état de son fils. Sa sécheresse, son intransigeance, sa hauteur qui peut passer pour du mépris, tout s’accorde pour la coiffer des cornes du diable. Quand la dernière scène arrive, celle du café matinal, l’heure et demie qui a précédé prend tout à coup des couleurs différentes. La finesse de cette écriture pleine de contrastes est servie par une direction d’acteurs et des performances impressionnantes ; Thomas Blanchard est, tout du long, tétanisant. On regrettera seulement que le texte de Nathalie Baye soit parfois trop ampoulé et que le personnage du frère ne dépasse jamais le stéréotype de la force mâle.

Cette absence de choix dans le traitement de son sujet fait perdre une certaine puissance de frappe à Préjudice. Focalisé sur le personnage de Cédric, il aurait pu devenir une nouvelle itération, quoique parfaitement originale, de la stigmatisation de la folie. Contrairement à ce qu’on peut croire, l’adoption par le réalisateur d’une posture éthique ne bride pas forcément sa force de création. Vinterberg, tout en reprenant une structure narrative éculée – la quête de justice – a produit une œuvre unique, qu’on s’accorde à considérer comme un film important de la fin du XXe siècle. Pour revenir au plus proche de nous, le choix d’un réalisme froid n’est pas non plus une preuve de neutralité de la part du cinéma belge représenté par les frères Dardenne ; le travail « au plus près du réel » est au contraire une approche sensée, chargée d’une signification et d’une prise de parti.

Mais il faut reconnaître à Cuypers une indéniable qualité : celle de polir sa réalisation au point de laisser le spectateur apprécier et s’approprier son film qu’il adhère à sa philosophie ou non. Préjudice est bâti autour d’un unique concept : le contretemps. Cédric, de par son rapport au monde, est à contretemps. Quand il parle à table, quand il évite les autres, quand il fait une blague, il est systématiquement décalé, en dissonance d’avec les codes régissant la normalité des rapports sociaux. Le rythme du film est déterminé par cette dissonance : pendant son premier tiers, alors que la fête de famille tient toujours la route, Cédric paraît éteint et morne. Il éclate ensuite d’une étrange tristesse en apprenant que sa sœur va avoir un enfant – le flot de ses larmes étant inversement proportionnel à la réaction heureuse de leurs parents. Enfin, dans la dernière partie, alors qu’il a « été couché » par sa mère, il revient vif, bavard, et maître d’un jeu d’interactions qui le dépassaient précédemment.

La réalisation illustre le contretemps avec une maîtrise remarquable. Il y a ce très beau plan, sur les pieds de Cédric pendant le dîner ; découvrant ses capacités sensitives plus fines et développées que celle des autres invités. Il y a ce ralenti, lorsque l’orage (annonciateur) éclate et que toute la famille rentre précipitamment les plats à l’intérieur ; et lui seul demeure, immobile et calme sous la pluie. Il y a ces mouvements de caméra, ces cadres qui isolent et séparent. Il y a cette scène où son père lui demande « est-ce que je peux te faire une promesse ? » et qu’il lui répond : « non » ; refuse-t-il de croire ou d’être déçu ? L’obsession de Cédric pour l’Autriche, l’un des ressorts principaux de l’intrigue, est lui-même le résultat d’un imprévu : sa mère ayant, du tac au tac, inventer une réponse qui allait influencer durablement la vie de son fils.

Même les membres de la famille semblent parfois contaminés par le contretemps. Comme au moment où Cédric parle de la maladie du père ; personne ne relève, autour de la table, une vérité qui pourtant saute  aux yeux. Ou alors quand il récite sa plaisanterie sur la compote ; la réaction de la mère et de la sœur étant beaucoup trop appuyée par rapport à l’enjeu de la discussion. Difficile de savoir si, pour eux, le contretemps est un indicateur de déni ou la négation pure et simple de la parole de Cédric. À contretemps, aussi, une phrase centrale, qui contient toute la substance du film : « Quelle solitude ! » constate le beau-frère entre deux silences. Sa sentence tombe à un moment incongru et la sagesse qui la caractérise est tout à fait inverse aux manifestations fuyantes et maladroites de son caractère. Couronnant le contretemps, la scène finale : d’un côté, les parents profitant d’un moment, d’une échappatoire musicale ; et puis, la musique s’éteint et on découvre qu’elle dissimulait les cris de Cédric, attaché à son lit, perdu.

Préjudice est un film prometteur, brillant par bien des aspects, frustrant par d’autres. Il est la promesse d’un nouveau talent dans le cinéma francophone de Belgique. J’espère revoir bientôt Antoine Cuypers derrière une caméra ; même s’il me faut être en désaccord avec lui, je sais que j’y prendrai plaisir.

En savoir plus...

Préjudice

Réalisé par Antoine Cuypers

Avec Nathalie Baye, Arno, Ariane Labed, Éric Caravaca, Cathy Min-Jung, Thomas Blanchard

Belgique, 2015

105 minutes