J’ai eu la chance de voir au Vendôme, dans le cadre du festival du film de femmes Elles tournent qui s’est déroulé du 26 au 29 janvier 2017, Thank you for bombing de Barbara Eder. Un long métrage uppercut.

Il contient des scènes d’attouchements et de violences sexuelles particulièrement violentes ; je tiens à vous prévenir, il me faudra les évoquer pour développer ma critique.

Trois reporters : Ewald, Lana et Cal ; une guerre, celle d’Afghanistan. La réalisatrice autrichienne Barbara Eder filme le destin de ces trois personnages sans pudeur. Son travail est cru, à fleur de peau. Elle ne raconte pas à proprement parler une histoire, mais trois histoires abordant le métier de reporters (télé) de guerre sous un angle particulier. Chaque histoire est archétypique d’un état d’écorchement. Sont évoqués tour à tour le traumatisme indépassable, la lutte pour la reconnaissance et l’ennui de l’aventurier en temps de paix.

Ewald (Erwin Steinhauer) est un vieux de la vieille, journaliste pour la chaîne publique autrichienne. Il a couvert la guerre des Balkans, pendant laquelle son cameraman a été exécuté sous ses yeux. Depuis, il pourchasse son assassin, un Serbe, qu’il croit reconnaître régulièrement, toujours à tort. Ewald est hanté par ses souvenirs, il a été cassé par la guerre et sa vie depuis n’est qu’une longue chasse/fuite. Alors que son employeur l’envoie à Kaboul pour couvrir les troubles qui agite la capitale afghane – suite à l’autodafé de deux Corans par des soldats américains, fil conducteur de Thank You for Bombing – Ewald pense à nouveau reconnaître le bourreau d’autrefois, panique, essaie de le faire arrêter. C’est lui qui manque finalement de passer pour un fou.

Lana (Manon Kahle) est une jeune journaliste d’une grosse chaîne d’information américaine. Dépêchée à Kaboul, elle essaie de pratiquer son métier sous la double contrainte des mœurs locales et du machisme de ses supérieurs et des militaires. Lana veut réussir, farouchement, démontrer à tout le monde, et aussi à elle-même, qu’elle peut obtenir des informations capitales. Sa quête va l’amener face aux deux soldats qui ont brûlé les Corans ; elle sera exploitée sexuellement et violée, dans une très longue scène, par les deux hommes. Lana est sans doute le personnage le plus fort du film, mais aussi celui qu’on fait le plus souffrir.

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Barbara Eder use beaucoup des effets de cadrage, de la symétrie, de la dissymétrie.

Cal (Raphael von Bargen) est un aventurier, un cow-boy avant d’être journaliste chez ZNN. Il aime presque la guerre, elle le fascine, elle est comme une drogue ; il a besoin d’elle. Enfermé dans un hôtel de Kaboul, obligé de réaliser des séquences illustratives et répétitives pour constater que la tension diminue dans la ville, il s’ennuie et désespère. Sa vie s’écroule : il perd son travail après avoir effrontément contredit un porte-parole du Pentagone en direct et sa femme le quitte par appel vidéo devant tout ses ex-collègues… Il décide de partir seul à la rencontre des talibans et finit par causer involontairement la mort de son chauffeur – personnage à part entière et que la réalisatrice rend bien plus sympathique que lui.

Finalement, la révolte éclate, suite à la diffusion des informations obtenue par Lana au prix des sévices. La guerre réunit les trois segments de Thank You for Bombing : il est suggéré qu’Ewald meurt dans l’attentat que Lana et Cal vont s’empresser de couvrir.

Barbara Eder fait preuve d’une grande maîtrise. Elle use beaucoup des effets de cadrage, de la symétrie, de la dissymétrie. Ses personnages sont souvent seuls au milieu d’un décor qui les écrase, ils peuvent être placés sur un bord de l’image pour renforcer encore l’impression de solitude. Les paysages, magnifiques, de l’Afghanistan servent aussi, surtout dans le segment de Cal, à l’isoler et à renforcer la tension entre son ennui et son besoin d’action.

La réalisatrice utilise aussi des effets de mise en scène. On retrouve par exemple une itération dans les trois histoires : la perte des vêtements symbolise à chaque fois la vulnérabilité des personnages. Ewald perd son pantalon quand, dans un moment de peur, il ne peut retenir son urine ; Lana doit se déshabiller devant les soldats et perd ainsi son ultime protection ; Cal découpe sa chemise pour forcer son chef à le filmer en gros plan et précipite son licenciement. Autre figure utilisée par Barbara Eder, celle des témoins anonymes. On retrouve souvent, à l’arrière-plan, des gens qui regardent, de manière moqueuse ou menaçante. C’est dans le segment de Lana que le regard est le plus important, en particulier celui, possessif et concupiscent, des hommes sur elle.

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Les films doivent-ils être vu sans aucune connaissance de leur contenu, pour préserver le pouvoir de la découverte ?

Le film est aussi très critique. Le monde du journalisme de guerre est dépeint comme un milieu machiste, souvent décadent, rassemblant des personnalités excentriques à l’humanité balafrée. La vérité n’a aucune importance – d’ailleurs, Cal perd son travail pour avoir dit la vérité en direct, sortant de l’encadrement communicationnel autorisé par les autorités américaines – Lana paie aussi la question embarrassante qu’elle pose à un général. À la différence de ses supérieurs, elle n’a pas peur d’entrer en conflit avec l’armée. Les États-Unis, justement, sont présentés comme une force occupante, aveugle et intolérante. Le summum est atteint avec l’interview et la violence des deux soldats brûleurs de Corans. Le titre enfin, référence à Thank You for Smoking, long métrage de Jason Reitman critiquant vertement l’industrie du tabac, montre que cette dimension politique est assumée par la réalisatrice.

J’ai dit plus haut que le film était cru, je devrais même dire qu’il est éprouvant. Toute la technique de Barbara Eder est concentrée dans la transmission du malaise. Et la scène de viol de Lana est d’autant plus puissante et dévastatrice que la réalisatrice emploie sa réalisation pour la renforcer. Quand la reporter doit se déshabiller devant les soldats, on alterne entre champs et contrechamps, entre le regard de la victime et celui de ses tortionnaires. Le caractère explicite des corps et de la nudité ressort avec l’utilisation du peu de lumière, qui vient de derrière les soldats, et du cadrage de Lana, présentée comme sur une scène, seule au centre de la pièce sombre et vide.

L’existence de ce passage et le talent de Barbara Eder pour instiller la gêne et la douleur dans le cœur des spectateurs font de Thank You for Bombing un spectacle difficile et même contre-indiqué pour celles et ceux qui peuvent se sentir bouleversés par ce type de violence. Cela a d’ailleurs provoqué des réactions à l’issue du film. Lors de la séance de questions-réponses organisée avec la grande reportrice Colette Braeckman, une spectatrice a fait remarquer qu’il était problématique d’avoir présenté le film dans le festival sans trigger warnings, c’est-à-dire sans avertir que l’œuvre contenait des images ou des séquences pouvant réveiller des traumatismes ou choquer le public. Il lui a été répondu que les organisatrices allaient réfléchir à la question.

Les films doivent-ils être vu sans aucune connaissance de leur contenu, pour préserver le pouvoir de la découverte ? Ou doivent-ils être encadrés pour éviter aux spectateurs de vivre ou de revivre des expériences traumatisantes ? Il est en tout cas certain que plusieurs personnes présentes au Vendôme semblaient bouleversées après le visionnage et qu’une note sur le programme, indiquant le caractère viscéral de sa violence aurait évité quelques mauvaises expériences.

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C’est un film uppercut. Il y a un risque qu’il vous mette K.O.

Barbara Eder nous pose aussi une question plus difficile : ce choc est-il une réussite ? Son film parle de la place des femmes, de la domination masculine, du machisme et des violences – le fait d’en sortir ébranlé est la preuve qu’elle est parvenue à nous sortir de notre zone de confort, de la simple consommation fictionnelle. Mais le coup de poing ne peut-il pas se retourner contre l’intention de départ ? Comme chez cette spectatrice qui dans une question semblait rejeter sur Lana la faute de son viol ?

L’ambiguïté de Thank You for Bombing, sa froideur, son cynisme sont certes tout à fait cohérents avec son scénario, mais ils peuvent sembler parfois contre-productif ; comme avec son utilisation, aux génériques de début et de fin, ainsi que pour la transition entre les segments, d’un montage et d’une musique typique des lancements de reportages apocalyptiques des chaînes d’informations comme Fox News. La critique des médias est bien présente, mais quand Lana, après avoir été humiliée, exploitée et violée, retourne devant ses bourreaux pour prendre l’information qu’elle a « gagnée », avec ce fond sonore factice, les deux critiques se télescopent et se gênent mutuellement : Lana est victime du système médiatique (masculin et machiste) mais, à ce moment précis, elle le représente aussi.

En général, on ne peut pas blâmer un film à cause de la réception qu’en font ses spectateurs. Or, dans un cas comme celui-ci, avec le poids de sa violence et de son malaise, il est dommage que l’esthétisation laisse la porte ouverte à des interprétations contradictoires. Alors que le film est assurément critique envers le système médiatique, envers le rôle de l’armée américaine et celui de la société afghane, alors qu’il est aussi manifestement féministe dans son intention, il est regrettable qu’il ait tenu à suspendre son jugement moral dans des instants aussi cruciaux.

Cinématographiquement, Thank You for Bombing est plus que convaincant. Barbara Eder démontre une grande aisance et parfois un certain brio de composition. Humainement, il est plus ambigu, s’appuyant successivement sur une approche réaliste, documentaire (froide) et une approche léchée, esthétique (chaude) dont la synthèse n’est pas toujours parfaite. C’est un film uppercut. Il y a un risque qu’il vous mette K.O.

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Thank You for Bombing Réalisé par Barbara Eder Avec Erwin Steinhauer, Manon Kahle, Raphael von Bargen, Christopher Ammann, Alan Burgon, Ihor Ciszkewycz Autriche, 2015 99 minutes