Projeté au festival Millénium, The Road Movie, film-concept de Dmitrii Kalashnikov, navigue constamment entre le rire et la gêne.

 

 

Il arrive beaucoup de choses sur les routes russes. Des événements souvent banals mais parfois impressionnants, voire complètement loufoques. Or, beaucoup de voitures russes sont équipées de dashcams, des caméras installées sur le tableau de bord et pourvues également d’un micro. À l’origine, elles ont fait fureur pour fournir aux compagnies d’assurances des preuves vidéo ou pour freiner les instincts rapaces des policiers en quête d’un bonus en liquide.

Mais aujourd’hui, les dashcams sont surtout connues pour être une source infinie de vidéos sur internet. Accidents, agressions, rencontres insolites… tous les gens qui flânent dans le cyberespace on déjà vu au moins quelques images issues des routes russes. The Road Movie est une tentative de transformer cette matière première en long métrage documentaire. Dmitrii Kalashnikov a écumé Youtube et assemblé une soixantaine de minutes d’extraits de la vie quotidienne des conducteurs russes.

On peut tout de suite comprendre l’intérêt de la dashcam en termes de contraintes : elles enregistrent une image unidirectionnelle (sauf cas exceptionnels, comme les accidents), toujours en plan-séquence et ne conservent que le son de l’intérieur de l’habitacle. Des actions se déroulent souvent hors-champ et génèrent une attente et une interrogation, parfois une frustration. Comme le réalisateur n’a tourné aucune image de son film, c’est le montage qui lui donne sa dimension documentaire – et il est au service, ici, d’une montagne russe émotionnelle, allant du rire à la peur en passant par le malaise.

En effet, nous sommes lâchés dans les scènes sans aucune information. La dashcam peut éclairer le contexte d’autres histoires, mais pas fournir à sa propre histoire un contexte. Ainsi, quand une femme en larmes déboule au milieu de la nuit, en robe de soirée, et s’assied sur le pare-brise d’un automobiliste inconnu, on se demande : que se passe-t-il ? Est-elle pourchassée par quelqu’un ? Et en effet, une autre femme arrive et un passager de la voiture commente : « Elles viennent d’un mariage. » On imagine alors (que peut-on faire d’autre ?) que la première femme est une jeune mariée qui s’est enfuie pendant la cérémonie. Des gens rient dans la salle… mais faut-il rire ? Certes, dans le meilleur des cas, l’histoire est burlesque – mais dans le pire ?

Ce sentiment va monter croissant au fur et à mesure que le film décline la thématique de l’accident. Quand un camion tombe sur le côté pesamment, le public rit ; quand la salle vit un choc frontal avec une voiture lancée à cent kilomètre-heure, elle frémit. Les accidents deviennent chaque fois l’occasion de se demander : « Quelqu’un est-il mort ? Ou alors gravement blessé ? » The Road Movie, qui n’est pas tant un « documentaire » qu’une anthologie-documentaire, pousse parfois le spectateur à réagir comme un voyeur.

Et c’est ici que le projet devient assez flou. Si on le prend comme un film expérimental, il est intéressant pour comprendre notre rapport à la production d’images et de vidéos sur internet, et notamment la disparition de la vie privée induite par la mise en ligne de moments intimes, violents ou embarrassants. Mais, si on le prend comme un « tableau » de la Russie contemporaine, The Road Movie est très incomplet, voire simpliste. Et comment pourrait-il en être autrement ?

Une séquence pour moi cristallise les limites du long métrage : une voiture se retrouve au milieu d’un incendie de forêt, entourée par des tourbillons de fumée et d’étincelles, forcée d’avancer sur la route sans presque rien voir. Tout autour, les bois flambent de flammes bleues. Toute la scène est impressionnante, presque hypnotisante. Mais quelques minutes plus tard, dans une phase du film au montage plus rapide, on voit défiler plusieurs catastrophes à la suite – inondation, foudre, brouillard, d’autres incendies –, tuant la majesté que l’enregistrement du feu de forêt parvenait pourtant à transmettre.

Alors oui, on rit quand on voit des soldats russes venir récurer leur tank au lave-auto ou quand on croise un ours en pleine forêt ; oui, les discussions dans les voitures sont parfois instructives ou terrifiantes ; oui, la solidarité humaine est belle à voir après un accident, tout comme l’égoïsme est terrible à regarder dans d’autres cas. Mais, au moment où les lumières se rallument, on ne peut pas s’empêcher d’avoir l’impression d’être resté une heure devant une longue vidéo best of, très bien montée, sur Youtube.

En savoir plus...

The Road Movie

réalisé par Dmitrii Kalashnikov

Biélorussie, 2016

67 minutes