Karoo n’est pas toujours du même avis que tout le monde… Le premier roman de Luc Dupont a obtenu une mention spéciale au Prix Fintro et a reçu plusieurs avis laudateurs depuis sa sortie. Chez nous, il n’a pas convaincu.

Comment parler d’un livre qui est, à nos yeux, un échec ? Comment parler de ce même livre quand c’est, en plus, un premier roman ? Certains y trouveraient l’occasion de s’amuser, comme un chat avec une souris blessée, pour la beauté de la destruction. Or, je n’ai pas le goût du sang. D’autres répondraient que la critique n’a de sens que si elle peut mettre en lumière les qualités et l’intérêt d’un ouvrage. Il me semble pourtant que se taire n’est pas faire honneur à l’auteur d’un mauvais livre – comment celui-ci pourrait-il évoluer, s’améliorer ? Le métier d’écrivain, quoiqu’on l’imagine parfois ainsi, n’a rien d’inné ; c’est un travail, je dirais, artisanal. Il doit s’apprendre, se perfectionner, s’armer. Et le critique, parlant autant à l’auteur qu’aux potentiels lecteurs, peut l’aider à mettre le doigt sur des difficultés ou des problèmes.

Notre première expérience avec Anna, ici et là de Luc Dupont, est celle d’une suite de promesses non tenues : « Peu à peu, un drame se noue, dans une atmosphère crépusculaire qui évoque celle des meilleurs policiers scandinaves. Servi par un style admirable et une grande maîtrise de la narration… » dit la quatrième de couverture. Tout cela est faux. On ne répétera jamais assez aux éditeurs que survendre un ouvrage, c’est risquer d’augmenter la déception du lecteur par effet boomerang.

Commençons par évoquer le genre du livre : un policier crépusculaire à l’accent scandinave ? Rien n’est moins vrai. Ce qui fait la saveur du noir scandinave, que ce soit sous ses formes livresques ou dans les univers cinématographiques, c’est le savant mélange entre le laconisme et la bizarrerie. Si le style ou les tableaux dressés sont souvent froids, lents et évoquent une certaine monotonie, c’est pour mettre en lumière l’étonnante étrangeté, le grain de sable dans la mécanique. C’est un genre qui joue sur le contraste violent entre le gris et la couleur. L’élément extraordinaire touchant souvent une dimension politique, historique, spirituelle, psychologique ou sexuelle – bref, une dimension explosive, complexe, dérangeante de la vie humaine. Anna, ici et là ne parle jamais de rien qui sorte de l’ordinaire.

Son intrigue est extrême simple, même si l’auteur essaye de la compliquer le plus possible : dans un village méditerranéen (en Toscane, même si ce n’est jamais mis en avant), Mathilda possède des terres inexploitées mais qui ont un gros potentiel viticole. Plusieurs individus, proches d’elles ou non, convoitent ces terres – une série de meurtre survient, elle est accusée et on découvre que toute l’affaire est en fait un coup monté par le commissaire Gianni. Scénario classique de polar ? Non, car l’auteur ne fait pas de l’enquête ou du suspens son moteur principal. Il dresse, en fait, un « paysage de vie » que son héroïne traverse d’un bout à l’autre, presque en flânant. Je suis persuadé que Luc Dupont était bien plus intéressé par le décor qu’il décrivait, par cette ambiance palpable de province profonde, avec ses secrets, ses non-dits, sa chaleur humaine aussi, que par l’histoire policière qu’il a greffé artificiellement par-dessus.

Le style et la narration sont, aussi, loin des dithyrambes de la quatrième. Si l’écriture de Luc Dupont est efficace et trouve même parfois à s’animer dans de jolies formules, elle est grevée par un ensemble de petites naïvetés – propres à quasiment tous les écrivains débutants – que son éditeur aurait dû relever. On ne comprend pas pourquoi le récit est à la première personne : le personnage-narratrice n’utilise sa capacité de commenter l’action de l’intérieur qu’à doses homéopathiques et les descriptions relèvent beaucoup plus d’un point de vue extérieur et anti-psychologique. On se demande aussi, parfois, si le texte n’aurait pas mieux fonctionné au présent. En effet, son laconisme paralyse le poids narratif du passé employé par Anna : raconter une histoire qui a déjà eu lieu permet de poser un tableau, des personnages, d’avoir, en tant que narrateur, le pouvoir de gérer l'élasticité de l’intrigue en la tendant et la détendant à l’envie. Mais ici le passé rend absurde la chute finale : si Anna sait depuis le début qui est le coupable, il aurait fallu construire la narration de manière à ce qu’elle ait une raison de nous cacher cette l’information. Dans le livre de Luc Dupont, il s’agit juste d’un effet, la révélation devant intervenir à la toute dernière page. Le présent aurait, au moins, donné sens à cette structure.

L’allure générale de l’histoire pose aussi problème : l’intrigue ne commence qu’à la page 121. Tout ce qui précède est une longue introduction atmosphérique. Or le livre fait 173 pages et ne peut se reposer ni sur son style, pour nourrir le lecteur, ni sur la profondeur psychologique de ses personnages, dont l’individualité est réduite au strict minimum. Tous les efforts faits par Luc Dupont pour dépouiller son récit, son histoire et ses personnages, sans doute pour approfondir le mystère, finissent par nous priver de la moindre goûte de fraîcheur. Anna, en particulier, n’a aucune motivation réelle à part obtenir de l’avancement. Jamais on ne comprendra pourquoi elle est si fascinée par Mathilda ; jamais on ne lui découvrira des sentiments forts, un passé, des raisons, du sens. Pourquoi, par exemple, un personnage féminin ? Comme tous les autres, elle est lentement ballottée par le flot des mots, jusqu’à la toute fin où elle découvre, sans qu’on puisse attribuer cette réussite à autre chose qu’un éclair de lucidité, que Mathilda a été piégée.

Je pense comprendre que Luc Dupont voulait apposer sur tout le récit une sorte de brume, engourdissante, opaque, pour donner au lecteur l’impression d’être perdu et de finalement se retrouver. Seulement, cette monotonie et ce laconisme ne sont contrebalancés par rien d’autre. Ni chair, ni humanité, ni étrangeté, ni surprise. Et pourtant, le vrai début d’Anna ici et là (après la lecture du malheureux quatrième) donnait un espoir. Les premières pages plongent dans cette ambiance si caractéristique des villages perdus sous le plomb du Midi. Anna, plantée sur son chemin de terre, rencontrant l’impressionnante Mathilda… Le sortilège prenait, on ne pouvait manquer d’être intrigué. Le personnage du commissaire Gianni bénéficie lui aussi, au début, d’une iconisation très efficace. Puis, tout cela s’écroule : les dialogues louvoient tellement pour donner l’impression que « quelque chose cloche » qu’ils ne donnent aucune indication sur la personnalité profonde des personnages.

Anna ici et là est un échec parce qu’il ne réussit pas à décider où il veut aller. Il voudrait être un polar mais sans aucune tension, sans suspens et avec une intrigue réduite à peau de chagrin ; il voudrait être le tableau social d’un arrière-pays plein de richesses et de vieilles rancunes, mais sans jamais donner à cet univers un passé, des racines, des ramifications ; il voudrait être l’histoire d’une jeune femme auxiliaire de police, mais sans poser et développer un véritable personnage, crédible, profond. C’est, je pense, ce déchirement des objectifs qui mène le projet à échouer. Luc Dupont sait écrire et sait polir son style pour lui donner une teinte particulière : ici l’opacité. Mais il lui manque semble-t-il une clarté au service de laquelle mettre son écriture.

Il n’aurait pas besoin d’être sur tous les fronts pour produire un bon roman : le même livre, avec une histoire plus épaisse, des personnages plus crédibles et une construction moins artificielle pourrait séduire. Le noyau de l’histoire, un drame provincial sur fond de spéculation foncière est attrayant – et, on doit le rendre à Luc Dupont, un travail d’atmosphère conséquent. En l’état, Anna, ici et là est une œuvre pâle, anémique et terriblement ennuyeuse – il lui manque cette vitalité, cette capacité à créer la vie à travers les mots. Il lui manque l’étincelle enchantant la fiction.

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Anna, ici et là

Écrit par Luc Dupont
ONLIT Éditions, 2018
173 pages