Il arrive souvent qu’un « grand livre» dissimule, à l’ombre de sa gloire, le reste de l’œuvre de son auteur. La production de George Orwell en constitue un exemple éclatant. Si des générations entières ont lu 1984 et, dans une moindre mesure, la Ferme aux animaux, rares sont ceux qui connaissent ses autres romans.

George Orwell a publié quatre romans en plus de ses deux classiques, dans l’ordre chronologique : Une histoire birmane, Une fille du pasteur, Et vive l’Aspidistra !, Un peu d’air frais ; il a toutefois fini par renier Une fille du pasteur ainsi qu’Et vive l’Aspidistra ! qu’il jugeait très en dessous des autres et qui avaient été écrits pour des raisons alimentaires. Dans sa correspondance, il indique clairement que ces deux livres ne devraient plus jamais être réédités. Or, l’histoire aimant l’ironie, des quatre romans précités, deux sont faciles d’accès aux lecteurs francophones, c’est-à-dire publiés dans une édition de poche grand public : il s’agit d’Une fille du pasteur (chez Le Livre de poche) et, dans une moindre mesure, d'Un peu d’air frais (en 10/18).

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Un roman visionnaire, en 10/18...

Les lecteurs avides ou curieux peuvent acquérir les autres grâce au travail des éditions Ivrea, maison de qualité mais qui n’est connue que d’une audience restreinte. Si les quatre recèlent un intérêt certain, Un peu d’air frais est au-dessus du lot. Rédigé entre 1938 et 1939, ce livre n’est pas seulement un agréable divertissement oublié sur les bas-côtés de l’Histoire, c’est un roman visionnaire, extrêmement puissant dans son propos et une bonne illustration du travail de prose orwellien.

De quoi parle-t-il ? De George Bowling, un homme de la classe moyenne anglaise, vendeur d’assurances, père de famille, qui s’ennuie mortellement dans son travail, dans son foyer, dans la vie en général. Se sentant étouffer dans son existence, et alors que la rumeur d’une grande guerre monte, comme la pression de l’air avant l’orage, il décide subitement de retourner dans son village natal, en pleine campagne, pour pêcher dans un lac bien précis qu’il avait repéré quand il était plus jeune et qui est censé abriter des poissons magnifiques. Bowling veut respirer, retrouver le goût de la vie, qu’il a perdu. Bien sûr, son voyage ne l’amènera pas à cet élan vital et il devra retourner, à la fin, à sa non-existence, faite de morne routine et de désespérance.

L’intrigue n’a pas beaucoup d’importance, le lecteur se rendant tout de suite compte qu’il a affaire à une tragédie orwellienne, où le « héros » (qu’on devrait appeler, chez Orwell, « l’être ordinaire ») ne peut échapper au destin que par la mort, à l’instar de John Flory à la fin d’Une histoire birmane. L’histoire d’Un peu d’air frais abolit d’ailleurs le cours classique du roman, ou alors le rend anecdotique. Il est construit suivant l’évolution du désir de son personnage principal : d’abord l’ennui, le vide, puis les souvenirs de la jeunesse passée, enfin la confrontation brutale avec la transformation inexorable du monde, qui ne laisse aucune échappatoire, aucun air frais pour respirer.

Mais surtout, si ce livre est visionnaire, c’est dans sa critique de la modernité industrielle. Aujourd’hui, on le dirait sûrement écologiste – ce qui nous amène à une seconde ironie historique savoureuse, Orwell ayant détesté, jusqu’à l’irrationnel, les écologistes de son époque, que Bowling croise d’ailleurs dans le roman et qu’on présente comme des hypocrites « amoureux de la terre » finissant par l’exploiter et la détruire comme les pires patrons d’industrie.

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... et aux éditions Ivrea !

La modernité, sous la plume d’Orwell, se manifeste dans le thème général de la fausseté. Tout est en toc dans l’univers de George Bowling, les gens, les décorations d’intérieur, même les bombardements aériens ! L’une des scènes les plus révélatrices est sans doute ce moment où Bowling passe la porte d’une « maison de thé » pour déjeuner, lieu qui ressemble fortement aux « snacks » actuels, et qu’il commande une saucisse de Francfort… « pleine de poisson ». Ce monde, et celui d’Orwell, qui a toujours écrit avec un angle documentaire, même dans ses œuvres les plus fictionnelles, est celui de l’Ersatz.

La faute en est, principalement, à l’industrialisation violente de l’Angleterre. Le village de Bowling s’est transformé en grande ville résidentielle et sans vie ? C’est parce que des usines ont colonisé la campagne. On imagine comment le poisson qu’il cherche, ce poisson mythique, symbolisant toute sa soif d’exister, comment ce poisson donc a pu disparaître. À l’inverse, la nature, éclipsée dans l’esprit des gens ordinaires par les labyrinthes de béton qui les entourent, relève de l’infini quand il s’y confronte à nouveau :

Je suis resté là un certain temps, accoté à la barrière. J’étais seul, tout à fait seul. Je regardais le champ et le champ me regardait. Je ressentais… mais je me demande si vous comprendrez…

Ce que j’éprouvais est une chose si inhabituelle aujourd’hui que l’avouer a l’air un peu bête. J’étais heureux. Je me sentais prêt, quoique sachant la chose impossible, oui, prêt à vivre éternellement. On peut dire que c’était l’effet du premier jour de printemps, et rien de plus. Un effet de la saison sur les glandes sexuelles, si vous voulez. Mais c’était plus que ça. Curieusement, ce qui m’avait convaincu que la vie vaut d’être vécue, plus que les primevères et les pousses sur la haie, c’était le petit feu à côté de la barrière. Vous savez à quoi ressemble un feu de bois par temps calme. Les brindilles changées en poussière blanche, et ayant cependant gardé la forme de brindilles, et sous la cendre cette sorte de rouge vivace qui s’obstine. C’est étrange, des braises rougies ont l’air plus vivantes, donnent une impression de vie plus forte que tout autre chose au monde.

(p. 216-217, traduction de Richard Prêtre)

Un peu d’air frais est aussi unique de par son style, caractéristique d’Orwell : exercice de la simplicité du dire. L’auteur a consacré un essai complet à sa conception de l’écriture (la Politique et la langue anglaise) et je peux la résumer ainsi : chaque fois qu’on peut faire simple, on doit le faire. Son style écarte les fioritures et les ors, va toujours strictement au but mais en évitant de se transformer, par le miracle du talent, en rapport d’expertise ou en exposé administratif. Au contraire, cette légèreté confère aux scènes les plus grandioses une force de frappe considérable – on peut en juger avec l’extrait cité plus haut. C’est sans doute à ce rapport si particulier à l’écriture qu’on doit la cohérence des dernières traductions françaises d’Orwell (dont on doit exclure celle, très partiale, de 1984 qui mériterait à elle seule un article entier).

Ceux qui ont aimé 1984 trouveront dans Un peu d’air frais, une sorte d’ébauche sur l’oppression de l’individu dans un monde régi par une logique inhumaine. Ceux qui aiment la littérature y découvriront un bon livre, tout simplement. Redécouvrir Orwell romancier est une expérience palpitante et, comme c’est le cas chez certains écrivains aux sens si acérés qu’ils percent le futur, il vous apprendra quelque chose sur notre monde à nous, sur la modernité, sur l’atomisation des sociétés contemporaines, sur l’être humain dans son rapport à la nature.