Une amitié entre deux ex-taulards, une ville paumée du Midwest et le chant d’un harmonica qui sonne faux, voilà le Blues de La Harpie de Joe Meno, aux éditions Agullo.

Peut-on se pardonner ? Être pardonné ? Voilà ce que se demande Luce Lemay tout au long de ce roman noir. Prototype du livre sur l’Amérique profonde, il ne décrit pas une descente aux enfers mais une évasion ratée du purgatoire. Luce a commis un crime : il roulait trop vite, il venait de faucher le blé de la boutique où il bossait, alors il a tué un enfant, un bébé dans son landau. Ses années en prison n’ont rien effacé, il vit avec le poids de ses fautes.

Personnage torturé, il a quand même « un bon fond », comme le souligneront plusieurs silhouettes croisées au fil de l’histoire. Son pote Junior, ex-taulard comme lui, souffre également ; mais contrairement à Luce, sa personnalité part en sucette et frôle souvent la folie. Il ressemble à un John Coffey schizophrène et tiraillé entre le bien et le mal. Ensemble, les deux potes vont essayer de vivre, simplement ; de se réacclimater à La Harpie, cette ville poisseuse du Midwest.

Et clairement, le personnage le plus intéressant du livre de Meno, c’est La Harpie ; cette bourgade de types mal dégrossis, avec ses gamins chapardeurs et battus, ses prostituées dépérissantes, ses vigilentes à la petite semaine. Son blues est sans espoir, il parle d’une mort lente et éternelle, d’un pourrissement contre lequel on ne peut rien. Junior mourra de cette atmosphère, et d’avoir été fidèle à Luce. Et Luce, lui, finira par partir après s’être fait casser la gueule suffisamment de fois. La Harpie ne veut pas de sa repentance. La Harpie veut le bouffer petit bout par petit bout et puis le digérer lentement.

Jaquette d'une des éditions américaines.

Cette allégorie de la femme-oiseau est l’image centrale autour de laquelle gravite l’ouvrage de Meno. Les femmes et les oiseaux représentent à la fois l’espoir et la mort. Du côté des femmes : c’est avec Charlène que Luce reprend goût à la vie ; mais c’est à cause de son ancienne petite amie que le crime originel a été commis ; la prostituée sympathique qu’il paie juste après être sorti de prison réapparaît plus tard en pleine décrépitude. Du côté des oiseaux : comme pour annoncer la catastrophe, ils n’en finissent pas de mourir, d’être dépecés, enterrés et déterrés tout au long du livre ; ils semblent symboliser autant l’espérance – qui vole, libre dans le ciel – que la mortalité sardonique de la condition humaine.

Comme il est dommage, avec une histoire aussi joliment noire, d’avoir ce sentiment de vide, d’indifférence, en tournant la dernière page. Dur de dire si c’est la traduction qui a escamoté le style original de Meno ; ou alors si ce style « original » ne l’était tout simplement pas à la base, et confondait déjà la sécheresse avec la platitude. À côté de toutes les formules un peu glaireuses de cette ambiance d’apocalypse sale, il y a tant de mots banals, de structures vues et revues qui empêchent le lecteur de plonger complètement dans le noir, sans plus se poser de question.

L’histoire a les mêmes défauts : elle fait monter la sauce avec la folie de Junior et avec les prémisses d’une tournure fantastique qui ne viendra jamais. Le lecteur est accroché au mystérieux futur des personnages et le récit se concentre finalement sur leur passé. Le livre n’est qu’une suite de péripéties où Luce et Junior sont ballottés, chaque bonne action se retournant contre eux. Et La Harpie alors ? Cette ville-personnage ? On ne la verra que peu – l’auteur est avare en descriptions, comme si le style noir devait être elliptique pour fonctionner. Il faut deviner, projeter ses propres attentes et ses propres fantasmes dans l’histoire pour qu’elle acquière un peu d’intérêt. Finalement, on arrive à la fin, Junior meurt, Luce s’en va, et c’est tout.

L'auteur, Joe Meno.

Décrire les thèmes éculés de la repentance et du désespoir sur trois cents pages demande soit un style ensorcelant, soit une forme quelconque d’originalité par rapport au genre ou au milieu décrit. Le Blues de La Harpie ne remplit aucune de ses deux conditions. Je lis sur la quatrième de couverture (et dans plusieurs billets de blogs qui semblent la mimer) que c’est un « roman noir et poétique »1. Non, c’est un roman noir ultra-classique, avec un registre stylistique à peine rude, qui échoue à transmettre le souffle poussiéreux du Midwest. L’univers de la campagne intérieure des États-Unis est présentée de manière purement utilitaire. Alors que La Harpie avait un énorme potentiel, quel que puisse être le point de vue envisagé (politique, social, atmosphérique, existentiel, etc.), c’est une boîte de Petri servant seulement à faire évoluer Luce et Junior dans un environnement pourrissant.

Le Blues de La Haprie se lit facilement, la maquette des éditions Agullo est très jolie et il y a quelques idées sympathiques – comme le panneau avec les messages de Junior – mais malheureusement, il est dispensable. C’est un vrai livre passe-temps : un mec paumé, mais gentil, lutte contre le monde ; il y a des bagarres aussi, et quelques dents qui tombent, et du sang ; et puis un peu de sexe caricatural mais sans doute exotique quand on le lit sur le sable d’Ostende ou d’Argelès. Peut-être le livre plaira-t-il à ceux qui cherchent à retrouver une fois encore cette saveur de noir calibrée à l’extrême ; mais pas à ceux qui cherchent la nouveauté ou l’invention.

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Le Blues de La Harpie (How the Hula Girl Sings)

Écrit par Joe Meno
Traduit par Morgane Saysana
Punk Planet, 2001 / Agullo, 2017
311 pages


  1. Je trouve d’ailleurs assez déconcertant de retrouver dans tellement de critiques exactement la même expression : c’est un « objet noir et poétique » pour Yan, dans Encore noir ! ; c’est un « roman noir et poétique » pour antoinelibraire dans les Bonnes feuilles et mauvaises herbes ; un « roman très noir et poétique » pour Pixabay dans Quatre sans quatre ; et je passe sur les multiples apparitions de « styles poétiques » ou « d’œuvre poétique » ailleurs, et sur les références multiples à Steinbeck qui sont totalement exagérées.