Retour sur un roman méconnu d’Hermann Hesse, Gertrude. Au menu : récit initiatique, réflexion sur la création et l’amour impossible.

On dit familièrement que les écrivains écrivent toujours le même livre. Il est vrai que beaucoup d’écrivains sont obsédés par un thème, une idée, une question qui va traverser toutes leurs œuvres. Pour Hermann Hesse, il s’agit de la figure de l’artiste et, à travers elle, celle de l’être humain. Ses livres sont encore habités par cette question de la transcendance, inhérente à la modernité : l’individu se regarde, dans sa solitude existentielle, et essaie de comprendre et de trouver le sens de sa vie.

Gertrude est le troisième roman de Hesse. Il n’a ni la complexité narrative du Loup des steppes ou du Jeu des perles de verres, ni le simple raffinement de Narcisse et Goldmund ; pourtant, il accroche et emporte son lecteur. Son histoire est parfaitement linéaire : un célèbre compositeur, Kuhn, nous raconte sa vie, de l’enfance au succès. Il est une énième (quoiqu’une des premières) incarnations de la figure de l’artiste chère à Hesse : un individu blessé, talentueux mais d’une certaine manière inadapté à son époque.

Gertrude, troisième roman de Hesse, publié en 1910.

Ici sa blessure est physique avant d’être existentielle : alors qu’il s’amuse avec un groupe de jeunes gens, Kuhn tente de descendre une pente dangereuse en luge et se brise sévèrement la jambe. Il boitera toute sa vie. Son infirmité l’isole des autres, l’isole en lui-même. Et c’est de ses souffrances et de leur maturation que vont naître ses vraies dispositions musicales. Hesse pose les deux premiers traits de la figure de son artiste : l’excentricité sociale et la cicatrice sentimentale créatrice.

L’histoire se poursuit comme un récit initiatique : le jeune Kuhn finit ses études, se consacre à la musique, rencontre un mentor, le chanteur d’opéra Muoth, compose ses premières œuvres et fait la connaissance de Gertrude. Son grand amour. Mais comme souvent chez les artistes romantiques, il va hésiter, préférant la beauté d’un amour non déclaré aux risques d’une demande et d’un mariage. Avec elle, il écrit son premier opéra, son premier chef-d’œuvre. La suite est archétypale : Gertrude tombe amoureuse de son ami Muoth, l’épouse ; elle est vite malheureuse avec lui et Kuhn observe tout cela comme de l’extérieur, comme s’il voyait le monde d’en haut, sans avoir de prise sur ces soubresauts.

Hesse n’écrit pas de simples historiettes, mais des contes philosophiques déguisés en romans. Avec le Loup des steppes le déguisement tombe avec la connivence du lecteur. Mais avec Gertrude, l’auteur dissimule encore, cache dans la vie fictive de Kuhn les éléments d’une analyse de la figure de l’artiste et de la créativité. Le personnage du compositeur ou celui du chanteur d’opéra sont clairement présentés comme des êtres à part, naviguant tant bien que mal dans les eaux de la société. Et pourtant, cette société les admire et aime ce qu’ils lui apportent : la musique. La place des artistes est en même temps au centre et à la marge ; leurs œuvres ont droit à la centralité, mais leurs personnes resteront toujours marginales, au moins existentiellement.

Cela pose le problème de la liberté et de la raison de vivre. Ceux qui connaissent Hesse se délecteront de voir sa pensée prendre son envol et battre ses premiers coups d’ailes. Kuhn est à la fois libéré par sa solitude et enchaîné par elle. S’il perd Gertrude, c’est précisément parce qu’il s’est enfermé dans son retrait, dans sa douleur et dans son amour. Muoth a le problème inverse : c’est un homme à femmes qui ploie toujours sous le poids du bonheur et finit par détruire les êtres qui l’approchent. Il finit par se suicider en voyant Gertrude, sa femme, dépérir de chagrin.

Cette ambivalence de la liberté, Hesse finira par en donner une définition magistrale dans le Loup des steppes :

Au début ce fut comme la réalisation de son rêve, de son bonheur ; puis cela prit la forme d’un amer destin. L’homme de pouvoir est détruit par le pouvoir, l’homme d’argent par l’argent, l’homme servile par la servilité, l’homme de plaisir par le plaisir. Ainsi l’Homme des steppes fut-il détruit par sa liberté. Il atteignit son objectif, s’affranchit progressivement de toutes les contraintes. Personne ne pouvait lui donner des ordres ; il n’avait pas à se confronter à la volonté de quelqu’un ; il décidait de sa conduite de façon libre et indépendante, car tout homme fort parvient infailliblement au but qu’un véritable instinct lui ordonne de poursuivre. Cependant, quand il fut installé dans cette nouvelle liberté, Harry s’aperçut tout à coup que celle-ci représentait une mort. Il était seul. Le monde le laissait étrangement tranquille et, de son côté, il ne se souciait plus des gens, ni même de sa propre personne, s’asphyxiant lentement dans cette existence solitaire, sans attache, ou l’air se raréfiait. Désormais la solitude et l’indépendance ne constituaient plus pour lui un souhait ou un but, elles étaient son lot, sa punition. Il avait formulé un jeu magique qu’il ne pouvait retirer. Il ne lui servait plus à rien de tendre les bras vers les autres avec ardeur et bonne volonté, en se montrant prêt à tisser des liens, à retrouver la communauté ; on le laissait seul maintenant. Ce n’était pas qu’il fut haï ou qu’il inspira de l’antipathie. Au contraire, il avait de très nombreux amis. Beaucoup de gens l’appréciaient, mais il ne rencontrait chez eux que de la sympathie et de la gentillesse. On l’invitait, on lui faisait des cadeaux, on lui écrivait des lettres aimables, mais personne ne se rapprochait de lui ; jamais ne naissait un attachement, personne ne se montrait désireux et capable de partager son existence. Il vivait à présent dans l’univers des solitaires, dans une atmosphère silencieuse, dans l’éloignement du monde environnant, dans une incapacité à se lier contre laquelle toute sa volonté et son aspiration demeuraient impuissantes. C’était là une des caractéristiques principales de son existence.

La littérature de Hesse est clairement inspirée par le romantisme allemand et européen du XIXe siècle. L’imaginaire du lecteur occidental de notre époque à tendance à opposer le romantisme et la modernité, à y voir des mouvements opposés l’un à l’autre. Or, le romantisme n’est pas extérieur à la modernité, c’en est plutôt son rejeton turbulent. Sa fascination pour la nature, la mortalité de l’être humain, la créativité artistique, la solitude n’a de sens qu’inscrite au sein du monde moderne, comme une réaction par rapport à lui. Et les écrits de Hesse sont le couronnement d’un type particulier de romantisme ou de postromantisme, centré sur l’artiste, l’individu, l’élément perturbateur mais essentiel des sociétés occidentales et bourgeoises.

Ombres et lumière : Hermann Hesse au travail.

Pour Hesse, l’artiste découvre de nouvelles formes d’expressions collectives en cherchant à résoudre ses problèmes existentiels individuels. La créativité et les créateurs sont nécessaires aux sociétés pour qu’elles changent, évoluent et se dépassent. Ils fournissent le neuf, même quand celui-ci est inspiré du vieux ou de sentiments ancestraux. Derrière son succès purement mondain, ce que Kuhn apporte, c’est la transcendance de ses douleurs ou de son amour : sa musique fait résonner un commun, quelque chose de partager entre les gens ; sa musique devient un vecteur sentimental à la fois extérieur, puisqu’elle parle des sentiments de Kuhn, et intérieur, puisqu’elle parle aux sentiments des autres.

Son amour pour Gertrude est consubstantiel à la musique, il aime sa voix, qu’il divinise presque. Et en terminant son opéra, cet amour interdit et impossible devient éternel. Dans l’optique de Hesse, on pourrait même dire universel. Les notes amoureuses ont vocation à toucher, à ébranler tous ceux qui ont connu l’amour, l’amour joyeux ou l’amour triste. L’histoire de son roman, au fond très classique – un jeune homme apprend, grandit, tombe amoureux, crée –, est le prétexte à l’établissement d’un univers à la fois profondément romantique et moderne.

Ce que Hesse raconte, c’est que la modernité peut produire des individus qui lui sont irrémédiablement antithétiques. Dans Gertrude, c’est un accident qui en est la cause mais le passage sur son enfance laisse à penser qu’il y avait déjà en Kuhn le germe du retrait et de l’inadaptation. Ces individus vont parfois se tourner vers l’Art, vers une discipline qui seule peut exprimer à la fois leur absolue différence et leur besoin de faire commun, de transmettre un ressenti partagé par tout le monde. Voilà la figure de l’artiste hessien : produit de la modernité, portant l’étendard du romantisme et jouant le rôle primordial d’acteur de la transformation de la réalité. Comme le dit le philosophe Georg Lukácz, l’âme de cet artiste est « plus large et plus vaste que tous les destins que la vie peut lui offrir ».

Gertrude n’est pas le meilleur livre de Hesse, ce n’est même pas un « grand » livre, mais il se lit comme une des premières étapes de la construction de l’édifice symbolique de l’œuvre de son auteur. Même pris comme un roman solitaire, sa candeur et sa structure transparente séduiront les amateurs d’histoires d’initiation artistique. Une petite et belle pierre posée sur l’incroyable ouvrage de la sensibilité romantique.

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Gertrude (1910)
de Hermann Hesse
Traduit de l’allemand par Edwige Friedlander
Gallimard, « Folio », 1994
240 pages