Jean-Yves Mollier propose aux éditions La Fabrique Une autre histoire de l’édition française. Une lecture indispensable à l’heure où la technologie redéfinit ce secteur, le contraignant encore et toujours à se soumettre aux forces du Pouvoir et de l'Argent.

Chaque lecteur fait l’expérience de l’édition. Quand il tient le livre dans ses mains, contemplant sa maquette, soupesant son poids, sentant le contact du papier et l’odeur de l’encre. Plus il lit, plus les éditeurs lui paraissent des îles et des continents à conquérir par parcelles, remplies de personnalités formidables ou terrifiantes. C’est cette vision idéelle que Jean-Yves Mollier s’est proposé de compléter, en décrivant l’histoire d’une profession tiraillée par l’intérêt, le pouvoir et l’argent dans son Autre histoire de l’édition française.

OLIVIER DION
Jean-Yves Mollier © Olivier Dion

Le livre commence par la naissance de l’imprimerie au temps de Gutenberg, qui révolutionna le médium de la connaissance en permettant à ses contemporains de produire des livres en grande quantité. Il poursuit avec l’édition proprement dite, qui n’apparaît qu’à la fin du XVIIIe siècle. Elle se confondait encore, à ce moment, avec la librairie et l’imprimerie, l’aval et l’amont de ce qu’on appelle aujourd’hui la chaîne du livre. Les premiers produits de l’édition, furent les encyclopédies qu’il fallait écouler en masse – cette « masse », à l’époque, concernait quelques milliers de lecteurs potentiels, nobles ou bourgeois. Vingt-quatre mille collections complètes de la fameuse Encyclopédie de Diderot et d’Alembert furent publiées, pour l’exemple, avant la Révolution française. Cette dernière constitua un basculement dans la culture de l’écrit dont les futurs éditeurs du XIXe siècle allaient profiter allégrement.

L’atout principal du livre de Mollier est son accessibilité : pas besoin de connaître son histoire sur le bout des doigts pour se laisser enthousiasmer par l’évolution du monde éditorial. L’ascension et la chute des éditeurs est véritablement passionnante et sa description de l’état d’esprit des acteurs de cette époque rend intelligible le contexte social instable de la France entre la prise de pouvoir de Napoléon et l’établissement de la IIIe République. On lui reprochera peut-être, dans la seconde partie de l’ouvrage, des passages plus complexes quand se multiplient les croisements familiaux au sommet du monde éditorial et, dans la toute dernière période, la constitution de grands trusts (ou oligopoles) assurée par des montages financiers complexes.

Bien que touffus, ces deux moments historiques sont cruciaux : ils illustrent la transformation d’un modèle d’édition familiale en un modèle purement financier où les éditeurs se constituent en sociétés anonymes. On voit poindre, alors que la fin approche, la France contemporaine, dominée par la concentration du monde éditorial sous la coupe de groupes diversifiés, la plupart du temps multinationaux. Mollier insiste beaucoup sur le rôle de l’édition scolaire ou spécialisée (droit, médecine) dans l’histoire de la profession. Encore aujourd’hui, les manuels et autres imprimés pédagogiques forment la tête de pont du monde éditorial, loin devant la fiction.

Une Autre histoire de l’édition qui insiste sur le rôle social et politique des éditeurs.

Son Autre histoire de l’édition insiste sur le rôle social et politique des éditeurs : ils se révèlent, au cours des siècles, très conservateurs. Les maisons importantes feront tout leur possible pour pouvoir continuer à publier coûte que coûte. On voit Henri Plon, fondateur de la maison du même nom, se jeter au pied de Napoléon III après son coup d’État pour le remercier de défendre « la famille, l’ordre et la propriété ». On s’attristera que la maison Larousse, dont le créateur était connu pour ses opinions progressistes et républicaines, bascule dans le camp maurrassien pendant l’entre-deux-guerres.

Mais c’est l’occupation allemande en 40-44 qui incarne le mieux cet opportunisme des grandes maisons : on assiste en effet à une véritable purge préventive du personnel et des auteurs juifs, avant  la promulgation des règlements pétainistes. Le summum du pire est atteint quand Calmann-Lévy, arraché à sa famille fondatrice, se voit dépecé par ces anciens « compagnons » avec une célérité foudroyante. Le livre regorge de ces scènes où les éditeurs plient volontiers l’échine face au pouvoir, récompensés par une ascension rapide de l’échelle sociale. Bien sûr, Mollier pointe également les exceptions. Il met régulièrement en lumière ceux qui ne transigeaient pas et arrivait à concilier amour du livre et liberté face aux pouvoirs politiques : pour continuer avec la guerre 40-44, il suffit de citer le courage des fameuses Éditions de Minuit.

Les dernières pages laissent une porte entrouverte : quel sera le destin de l’édition dans les années à venir ? Jean-Yves Mollier laisse entendre que le métier, sous sa forme « classique » (présente du XIXe au XXe siècle) pourrait disparaître – non pas tant à cause de l’évolution technologique fulgurante de ce début de millénaire, mais à cause des logiques commerciales et de la baisse des bénéfices qui favorisent chez les grosses maisons une fixation sur la « valeur économique » de leurs productions. Il y aura toujours des amateurs de livres et des éditeurs passionnés, mais l’ouvrage de Mollier nous rappelle que l’histoire est essentiellement une histoire sociale, prise dans les rets du Pouvoir et de l’Argent.

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Une autre histoire de l’édition française

Écrit par Jean-Yves Mollier
Roman
La Fabrique, 2015, 429 pages