Peut-on tirer quelque chose d’un livre plein de fiel ? Faut-il le lire malgré son fond misogyne et ses théories antisémites ? Ce sont les questions que Karoo se pose dans cet article portant sur un « classique » de la littérature belge, la Fin des bourgeois de Camille Lemonnier.

Quelle mauvaise prophétie ! La bourgeoisie n’est pas finie, pas même entamée... Comme les bourgeois avaient singé les aristocrates tout en les méprisant, le prolétariat a sauté à pieds joints dans le consumérisme sans arrêter de vouer les bobos aux gémonies. L’esprit de la bourgeoise mercantiliste, la « volonté d’entreprendre », de réussir, de croître, de consommer en consumant, est de nos jours la norme sociale la plus admise. La source ne s’est pas tarie... et Lemonnier, s’il était des nôtres, pourrait encore écrire des livres sur la médiocrité des puissants. Heureusement, il a disparu il y a longtemps.

Car à part sa sensibilité vis-à-vis des plus « faibles », elle-même bâtie sur de bien mauvaises bases, la Fin des bourgeois est une horrible dénonciation. Je dis horrible, non pas dans le sens où il aurait tort de dénoncer mais pour décrire les moyens qu’il mobilise pour atteindre son objectif. Avec une force de plume tantôt admirable, tantôt indigeste, Lemonnier nous enfonce jusqu’au cou dans la fange. Ses personnages décadents sont aussi riches en monnaie qu’en péchés ; parfois cruels, brutaux ou voraces, ils sont toujours dirigés par des passions sombres, pourrissantes. « Pourrir » résume d’ailleurs bien l’ouvrage dans son ensemble.

Portrait de Camille Lemonnier par Émile Claus.

L’auteur, entiché d’une pseudo-science des races, tente de démontrer que la bourgeoisie, née du peuple, en a perdu la force et les vertus primordiales. Plus l’arbre pousse et plus il s’éloigne de ses racines, finissant en de pâles et malsaines branches, aux fruits gâtés. Ce destin « génétique » sert de trame de fond à tous les drames, qui en débordent. La galerie de personnages de la Fin des bourgeois est aussi impressionnante que détestable. Les bons pères de famille remplissent leurs bourses pendant que leurs enfants dépérissent ou font dépérir. À côté du bossu nihiliste et proxénète, la brute assassine, à côté du député incestueux et infidèle, le glouton aux intestins kilométriques, à côté de la Cassandre schizophrène, la « femme qui avait besoin d’être battue ».

Les femmes sont parmi les plus mal loties, noyées dans une misogynie quasi « exemplaire ». Simone, l’un de ces fruits de la toute dernière génération, est atteinte de plusieurs maux : changement d’humeur, de personnalité, exaltations ; elle s’enferme dans une tour pour ne pas supporter les mondanités familiales. Ses parents jettent alors sur elle deux docteurs, enfin, deux « vétérinaires de ces dames » comme on aime à les appeler. Ils acquiescent, tirent sur leurs barbes, mettent en branle toute leur perspicacité savante pour conseiller de « revirginiser l’esprit en l’abêtissant ». Finauds, ils penchent pour l’hystérie.

L’unique personnage solaire du livre, Ghislaine, dont la faute est d’avoir conçu un enfant hors mariage, doit tout subir : la honte, l’exil, le secret. Sa présentation est un modèle de sexisme que j’offre sans plaisir au lecteur : « Ardente et brune, la chauffe d’un sang écarlate, en fomentant aux papilles de sa chair une chaleur de désir, la prépara au joug du premier homme assez hardi pour se l’assujettir. » Dans une discussion qu’elle tient avec sa mère, celle-ci résume l’essence du patriarcat :

Ma chère enfant [...] la femme sera toujours la femme, une créature de résignation et de pardon. La loi pèse sur elle plus durement que sur les hommes, c’est possible. Elle a d’autant plus de mérite à ne pas s’insurger. Et puis, vois-tu, un fils n’est qu’un homme, mais une fille c’est toute la famille. [...] Le devoir, lui, ne change pas ; jamais il ne fera que la femme ait le droit de vivre et de penser comme un homme. Toute notre nature proteste contre pareil folie.

Je laisse à Lemonnier que Ghislaine, seul grand personnage positif du livre, est aussi celui qui défend un certain progressisme libérateur, un peu plus haut dans la même discussion : « D’ailleurs, qui sait ? Il arrivera peut-être un temps où ce qu’on appelle encore la faute ne sera plus considérée que comme la loi naturelle, où on aura plus à pardonner à la vie parce qu’elle est la vie. » Cette prophétie-là s’est bien réalisée.

Misogyne donc, la Fin des bourgeois est aussi un livre antisémite. Lemonnier a fait partie d’une génération d’auteurs « contaminés » par l’influence d’un des principaux théoriciens belges de l’antisémitisme, Edmond Picard. Mais, à la différence d’autres écrivains, chez qui cette aura n’a produit que des passages anecdotiques (comme dans la Nouvelle Carthage de Georges Eeckhoud), Lemonnier s’approprie complètement les thèses racistes de Picard. La « juiverie » devient presque une entité à part entière ; cause et symptôme de la décadence. La préface de Frédéric Saenen fait une étude très précise de l’antisémitisme du livre et donne des clés pour contextualiser ces écrits affreux.

Du naturalisme, Lemonnier a tiré la logique de la biologie et de la transmission des caractères jusqu’à son paroxysme, tout en la mêlant à une sacralisation du Peuple, sans péché, pure essence de la terre, élan vital intouché. Ce qui fait la beauté de certains récits des Rougon-Macquart, c’est l’humanité pointant derrière le « scientisme » de son auteur. Ses meilleurs personnages sont les moins rigides, les moins prédéfinis par leur ascendance. Et chez Zola, l’histoire biologique a tendance à fusionner et à rétrécir dans l’histoire politique et sociale. Sa grande saga est certes une histoire naturelle mais c’est surtout l’histoire du Second Empire ; elle boit à la fontaine du réel, elle s’inspire et transpire du vécu des autres.

À l’inverse, Lemonnier n’a pu se détacher tout à fait de l’allégorie et de la fable. Ses Rassenfosse, ayant fait fortune dans le puits charbonnier de Misère, font d’abord valoir avant d’être. Chez lui, la race, même si elle est connotée de manière sociale, est bien une manifestation directe du sang, des malformations... et en même temps, le jugement moral, la sentence, parcourt tout l’ouvrage et n’épargne pas cette famille qui s’éteint en s’enrichissant. Le retour de bâton foudroie et tue : à la fin, les cercueils s’amoncellent.

La question posée par la quatrième de couverture – peut-on être un chef-d’œuvre littéraire et une abjection antisémite et misogyne – a en fait assez peu de sens. L’abjection est toujours intéressante parce qu’elle apprend sur la peste qu’on cherche à combattre ou à éviter. Oui, le style de Lemonnier est parfois superbe ; oui, sa langue est unique et doit quelque chose à la position marginale de la Belgique dans la francophonie ; oui, certaines envolées offrent au dégoût ses lettres de noblesse dans la littérature. Néanmoins, en tant qu’œuvre entière et totale, la Fin des bourgeois ne sera plus qu’une curiosité ou un sujet d’étude. Parce que son auteur y a fait preuve de stigmatisation forcenée mais surtout parce que le produit de son travail, plein à vomir de sentiments mauvais, n’accède jamais à l’esprit de son temps ou de ses contemporains, ni non plus à quelque chose d’intemporel.

La poésie de Verhaeren ou la Nouvelle Carthage déjà citée d’Eeckhoud brillent encore, malgré leurs défauts, d’avoir justement touché à une étoile des constellations littéraires. Lemonnier n’a pas si bien vieilli. C’est en lisant la Fin des bourgeois que je comprends ce qui, dans Un mâle, m’avait déjà frappé sans se révéler tout à fait à moi : l’auteur ne sépare jamais la nature des êtres et la nature des choses. Un mâle, qui n’est pas autre chose que l’histoire d’un viol qu’on présente encore de nos jours comme « champêtre », veut à tout prix faire de la force une grandeur, en l’opposant à une civilisation hypocrite et oublieuse de la primauté de la puissance charnelle.

Si le diagnostic de Lemonnier sur la bourgeoisie parasitique touche souvent juste, son remède est un mélange étrange entre positivité scientifique (race, filiation, eugénisme) et vitalisme populiste (Peuple comme essence, pureté, unique corps de la société). Une version de la modernité croyant être à la fois à la pointe du progrès et au cœur d’une vérité atemporelle et surnaturelle… Cette « confusion » n’est pas sans rappeler certaines souches des idéologies racistes et destructrices qui ont prospéré, au siècle suivant, et sont passées des idées aux faits meurtriers.

La Fin des bourgeois n’est pas un mauvais livre, même s’il est un livre atroce. Les amateurs de souffrances raffinées et d’identités vomitoires y trouveront leur compte. Pour les autres, la littérature belge recèle de bien plus beaux trésors, tout aussi ignorés. Plutôt que de lire la Fin des bourgeois, allez dénicher les Jours de famine et de misère de Neel Doff ou Escal-Vigor d’Eeckhoud ou encore, plus près de nous, les ouvrages de David Scheinert. Remercions quand même les éditions Samsa pour leur travail impeccable. Même si Lemonnier n’est pas, à mon avis, l’auteur le plus incontournable de son époque, remettre en lumière la littérature belge cantonnée aux poussières des bouquineries est toujours un acte louable.

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La Fin des bourgeois

de Camille Lemonnier

Préfacé par Frédéric Saenen

Samsa édition, 2018 (1892)

340 pages