Karoo revient, à retardement, sur Ossip Ossipovitch, premier roman de Marie Baudry paru en 2020 chez Alma Éditeur. Une exploration poétique et foisonnante de la révolte nécessaire.

Imaginez : le poète russe Ossip Mandelstam, l’écrivain argentin Juan José Saer et l’auteur tchécoslovaque Karel Capek sont assis en terrasse. Ils discutent du temps qu’il fait, du sens ou du manque de sens de la vie, des futures qui s’ouvrent et se ferment. Tout autour, des curieuses1 écoutent et répètent leurs paroles qui s’éparpillent, se répercutent de murmure en murmure. Voilà à quoi ressemble l’inclassable premier roman de Marie Baudry. Une fable, certes, mais surtout une exploration du principe de la fabulation : comment une histoire racontée se diffuse et se réinvente ; comment se construit le rêve collectif qui tend à devenir l’action collective.

L’intrigue se joue à Odessa, pas tout à fait celle qui existe mais une Odessa symbolique, cité-province au sud d’un grand pays plutôt dictatorial vis-à-vis duquel elle a toujours gardé un certain réflexe d’autonomie. Ville poétique aussi, où vit Ossip Ossipovitch, l’écrivain national, à la fois connu de toutes et insalissable. Ses mots ne se partagent pas, ou rarement, par l’écrit, ils se transmettent à l’oral, de personne à personne, si bien qu’ils se dérobent à toute censure et à tout contrôle. La référence à Mandelstam, que j’ai déjà évoquée, est transparente mais d’une manière plus générale, Marie Baudry renvoie à toute la génération des poètes sacrifiées2 pendant l’ère stalinienne et dont les œuvres nous sont souvent parvenues grâce à de courageuses conservatrices qui, ne pouvant garder des copies compromettantes, devaient les inscrire au fer rouge dans leur mémoire et les transmettre à l’oral.

Mais revenons à Odessa : c’est que les Odessites sont fatiguées des jeux politiciens ou même, pourrait-on dire, de la marche absurde d’une certaine époque. Alors elles s’interrogent, certaines prétendent détenir toutes les réponses au risque de s’enfoncer dans le purisme… Et puis, tout à coup, elles se soulèvent, occupent les places, les rues ; boutent le vieux monde hors de ses charentaises. Le gouvernement répond par la répression et devra finalement envoyer l’armée contre la ville insurgée. Je laisse la fin, inattendue, à la lectrice mais disons qu’elle actualise le thème de la révolte, voire de la révolution, en le confrontant aux problèmes environnementaux.

[Les Purs] regrettaient depuis leur plus jeune âge d’être nés trop tard dans un monde non pas trop vieux, mais revenu à un si rare degré de bêtise et de vulgarité qu’il valait peut-être mieux ne pas même en parler. Surtout, c’était un monde à l’agonie, un monde où toutes les forces vives et créatives – et il y en avait tant ! – étaient sommées de se taire car personne n’attendait rien d’elles, un monde où tout ce que l’on vous proposait s’apparentait – qu’il vous excitât ou vous endormît – à un puissant anesthésiant pour le corps et la pensée, un monde où le nocturne ennui […] régnait en maître et dictait les folies ordinaires, vous obligeant à préparer Noël deux ou trois mois à l’avance, à envisager le régime de l’été sitôt les fêtes finies, à faire de la compulsion d’un catalogue une activité en soi, à être prêt à se lancer dans des files d’attentes interminables pour être le premier à posséder tel objet ou à voir tel film, parce que c’est là que se logeait la seule aventure possible au milieu de l’ennui gigantesque qui terrassait chacun. (p. 43-44) 

Nous ne manquons pas, ces dernières années, de romans, allégoriques ou non, sur des mouvements d’indignées. Seulement, le livre de Marie Baudry est parfaitement unique. Son style fait courir les phrases, jouant sur un mélange de descriptions foisonnantes, d’oralité et de poétique de la prose. On conviendra qu’il est un peu exigeant et qu’il faut attendre quelques pages pour saisir son souffle. Une fois dans le bain, la lectrice aura le plaisir d’être, en permanence, surprise par ses évolutions, ses changements de genre, passant du comique aux réflexions les plus sérieuses l’avenir de la cité. L’autrice n’a pas manqué d’ambition et le résultat, s’il n’est pas encore uniformément maîtrisé, n’en demeure pas moins fascinant et particulièrement clairvoyant.

Car c’est ce qui différencie Ossip Ossipovitch de bien d’autres constructions imaginaires sur le principe de révolte : tous les débats qui agitent les mouvements sociaux contemporains apparaissent en filigrane. Marie Baudry ne propose pas un manuel mais bien une vraie réflexion sur les chemins, multiples et parfois en cul-de-sac, qui s’offrent à toutes les insatisfaites du froid réalisme aujourd’hui en vogue. Et, bravant un trope du genre – qui veut que la défaite soit une forme de victoire – l’autrice propose une solution originale, sur le résultat des révolutions futures.

Ossip Ossipovitch n’a pas eu les échos qu’il méritait ; on a surtout parlé de sa sortie dans la presse régionale française et dans quelques médias de gauche comme L’Humanité ou Lundi.am. Voilà un livre trop généreux, peut-être, dans ses références, ses phrases, ses imaginations. Un livre rebelle aussi qui n’est pas tendre avec les élites et avec toutes les autorités ; bref, un pavé dans la marre qui tombe à une époque de plus en plus conservatrice. Or, c’est précisément dans cette atmosphère étouffante, où l’insurrection donne des cauchemars aux zélotes de l’ordre public, que sa fraîcheur nous paraît essentielle. Espérons que Marie Baudry ne s’arrêtera pas là et qu’elle s’affirme, dans les années qui viennent, comme une écrivaine importante de la scène francophone.

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Ossip Ossipovitch

Marie Baudry

Alma Éditeur 2020

217 pages


  1. Dans cet article, le féminin fait office d’indéfini. 

  2. Lire à ce sujet Roman Jakobson, La Génération qui a gaspillé ses poètes, Allia, 2001.