Plongée poétique pour Karoo avec le récit S’il ne restait qu’un chien, publié chez Actes Sud en 2017 par Joseph Andras et D’ de Kabal. L’histoire chanté du Havre, de ses grandes luttes et de sa chute lente.

Joseph Andras est un romancier reconnu. Il s’est imposé, avec De nos frères blessés en 2016 et Kanaky en 2018 comme l’une des voix les plus prometteuses de la littérature francophone. Ses deux récits, mêlant enquête, histoire, auto-réflexion de l’auteur sur sa propre démarche et un style à la fois rêche et enlevé, ont su trouver leur public parmi les lectrices1 en quête d’une langue politisée mais néanmoins poétisée. Or, peu de gens savent qu’après le succès de son premier roman, Actes Sud a publié un autre texte d’Andras, hors normes et profondément anti-commercial ; qu’on peut voir, dans une certaine mesure, comme un cadeau de l’éditrice à son nouvel écrivain vedette.

Ainsi est paru S’il ne restait qu’un chien. Le livre est accompagné d’un CD avec une version chantée par le rappeur et slameur D’ de Kabal et mise en musique par son groupe Trio-skyzo-phony. Le résultat n’est pas un recueil de poèmes mais plutôt un récit en vers, à la manière du À la ligne de Joseph Ponthus, dont j’ai pu parler ailleurs. Celui de l’histoire du Havre, port de pêche et d’exploration, port esclavagiste et capitaliste, port de toutes les luttes pour l’émancipation et de leurs répressions parfois sanglantes. Poésie certes, fulgurance de la langue certes, mais aussi, comme dans ses autres travaux littéraires, expression des luttes politiques qui forgent l’époque.

les messieurs assis au Parlement ou au Congrès
assis avec l’aisance coutumière des gens de leur classe mais non point assis comme l’était cette femme sur cette chaise, masquée et sanglée, livrée à bâbord aux requins
assurément, non, elle n’était pas assise comme eux
le cul dispose de ses passes droits
l’héritage, les organes et les races lestent la chair
tracent les contours, attribuent places et destins
qu’ils aient été torché à la moire ou au papier de verre.

On trouve dans S’il ne restait qu’un chien des pages à la fois superbes et glaçantes sur le commerce triangulaire, sur la cruauté des européens et la déshumanisation des africaines enchaînés. Andras parvient à transmettre l’expérience sensible de l’aliénation, à envelopper la lectrice dans la bulle de réminiscence d’un vécu étranger mais qu’elle peut, tout de même, s’approprier. Il en va de même pour les luttes ouvrières du XIXe siècle, pour la mémoire des premiers révolutionnaires, des premiers socialistes, communistes et anarchistes qui se sont battus pour obtenir des droits qui nous semblent aujourd’hui ordinaires (quoique...).

Andras retrace par exemple, en filigrane, l’histoire méconnue de Jules Durand. Anarchiste et secrétaire du syndicat des charbonniers du Havre, il mène avec ses camarades une grève illimitée en 1910 contre la mécanisation et pour l’amélioration des conditions de vie ouvrières. Après une rixe meurtrière entre grévistes et briseurs de grèves, l’État le juge responsable et le condamne à la peine de mort malgré une absence de preuve totale. Même si la peine est commuée en prison et s’il est finalement gracié en 1918, l’épreuve l’a terriblement éprouvé. Il meurt dans un asile, en 1926, victime d’une lutte des classes tout à fait concrète ; Andras lui rend hommage, ainsi qu’à toutes les inconnues qui se sont battues pour des lendemains qui chantent.

je n’oublie pas mes quais de brumes
clignant des cils
ni ce poète d’une main à bord de mon paquebot
ni ces printemps imprévus
ni ces nuits sous l’écorce
ni ces aubes mutilées
ni ces soleils à la consigne
ni ces martyrs à la criée
ni ces rasoirs sans rouille
ni mes larmes mal apprises

En laissant la parole au port lui-même, en donnant au Havre voix et chant, Andras et de Kabal transcendent les limites du temps. S’il ne restait qu’un chien est un témoignage, celui de l’éternel combat des humaines pour la vie, celui de la domination et de l’aliénation qu’on érige en système et qu’on est prêt à défendre en faisant couler le sang, celui d’un lieu commun, centré autour de l’océan et de ses fruits, qui dépérit lentement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le chien qui seul reste, image de cette décrépitude, n’en demeure pas moins innocent des crimes de haine et de réification de notre espèce.

Mais havre n’est pas seulement le nom du croisement des histoires et des destinées humaine, c’est aussi quelque chose comme un refuge, présent, actuel. Les quelques clichés introduisant et concluant le texte nous le rappelle : le Havre existe, dans la brume, comme dans l’horizon dégagé. Il est toujours accroché à l’océan, il couve toujours ses habitantes ; tant qu’il reste un chien pour le regarder dans le fond de ses prunelles ; tant qu’il reste une langue pour le chanter, le raconter et transmettre sa mémoire.

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S’il ne restait qu’un chien

Joseph Andras et D’ de Kabal (interprète)

Actes Sud, 2017

48 pages

 


  1. Dans cet article le féminin fait office d’indéfini.