Jours radieux, pièce écrite par Jean-Marie Piemme et mise en scène par Fabrice Schillaci au Varia, ne convainc pas, tant ses arguments politiques sont bruyants et désordonnés. 

Il était une fois les Blonds. Un père bedonnant, une mère superficielle et une fille en pleine crise d’adolescence. Cliché royal d’une famille de la classe moyenne française avec son petit pavillon, sa petite voiture, sa petite vie tranquille… et pleine de « beaufitude ». Les Blonds n’aiment pas les étrangers, les Arabes, les mangeurs de mouton, les fumeurs de haschich. Ils n’aiment pas le désordre, les émeutes, les banquiers, les politiciens. Ils n’aiment pas l’Autre, surtout s’il n’est pas blond comme eux. Oui, les Blonds manquent de finesse. Le papa, n’est-ce pas, travaille dans le cochon, comme son père et son grand-père avant lui. « Méfiez-vous des gens qui ne mangent pas de porc. Les gens qui ne mangent pas de porc ont souvent l’âme sèche », est sa maxime.

Les Blonds sont des porcs. Voilà le ressort comique central des Jours radieux. Le dramaturge Jean-Marie Piemme et le metteur en scène Fabrice Schillaci nous le font comprendre en enterrant toute finesse. La première moitié de la pièce est une suite de sketches. On découvre les Blonds dans leur salon, outranciers, ridicules, grotesques. Le père fait de grands discours moraux en faisant état de son manque total de moralité, la mère est en proie à une violente « maladie » qui lui fait parler-vomir une caricature d’arabe et la fille ne veut plus manger de viande pour devenir anorexique et éviter la puberté. Rien n’est grave, tout est gras.

Cette première partie, pourtant, est la plus réussie. La mise en scène est efficace et figure bien le propos de la pièce : les Blonds interagissent dans un ensemble carré de canapés, comme enfermés dans une case. La lumière, uniforme, les encerclent. Le jeu des acteurs est bouffon et il est impossible de résister au charme et aux mimiques de Stéphane Vincent ou à certaines répliques d’Elisabeth Karlik. J’ai été moins touché par Joëlle Franco, dont le jeu oscille entre la bébêtise domestique et l’irascibilité grondante – mais c’est, je pense, dû au texte. Pendant une demi-heure, on rit un peu, on ne désespère pas complètement, mais on se demande quand même où tout ça veut nous emmener.

La réponse est : au Château du Mal. Vers le milieu de la représentation, l’intrigue surgit : Blondinette, celle qui depuis le début semble surtout tiraillée par ses doutes adolescents, adhère à un parti qui peut tout changer. Le leader de ce parti n’est pas comme les autres politiciens, il dit la vérité, il défend les braves gens, il va remettre de l’ordre. Elle convainc ses parents et les emmène dans un lieu figuratif, un château où se rassemblent ceux qui pensent comme eux. Ils boivent, s’amusent, profitent et rêvent d’une Europe libérée, où l’on est « chez soi ». Mais le Mal est là : des bruits dans les caves, des horreurs non dites, une prise de conscience subite et voilà les Blonds qui se réveillent : « Sauvez-nous », disent-ils au public.

La pièce explicite sa morale et la lumière tombe. Cette deuxième partie voit la mise en scène s’affoler avec hypertrophie (ADN de la pièce) : fumée pour accentuer le passage au conte ; projecteur vert d’horreur sur les parents qui se réveillent comme des zombies, bras tendus, dans le château ; lumière dorée auréolant la Blondinette au moment où elle s’imagine en future cheffe du parti. L’apogée est atteint avec une scène de boîte de nuit, où la mère fait un strip-tease tandis que la fille danse avec un énorme cochon en caoutchouc. La famille a maintenant son totem et la finesse se retourne dans son cercueil.

Je disais : les Blonds sont des porcs. Ils sont racistes, haineux, bêtes, malpropres (bien que se réclamant sans cesse de l’immaculé). Ils suivent un leader et un parti qui les mènent à l’abattoir, celui des autres et le leur. Morale de l’histoire : « Plus on saute de haut, plus on tombe bas. » Reformulons : le racisme, la xénophobie, les partis d’extrême droite, les populistes sont de mauvaises choses et menacent l’Europe. Voilà. Le jeune spectateur candide apprendra peut-être quelque chose. Plus sûrement, les nombreux spectateurs libéraux et progressistes auront l’occasion de rire aux dépens des promoteurs de haine. Bien fait pour eux ! Avec, quand même, cette petite mission qu’on leur confie : sauvez-les, pauvres d’eux-mêmes, ils ne savent pas ce qu’ils font !

Jours radieux est un échec. Pas sur le plan de la technique ni sur celui du jeu, mais dans la réalisation de son projet. Pourquoi ? Schillaci, le metteur en scène, écrit dans sa note d’intention : « [La pièce] se propose de rire de nos peurs, d’un rire cathartique et salutaire pour se prémunir de la tentation de choisir le camp de la haine. » Il parle de « catharsis » dans le sens antique : purger le spectateur de ses mauvaises passions. Or, tout du long, Jours radieux crée une catégorie de population, les racistes porcins, en les gavant de clichés toujours plus extrêmes. Les Blonds ne figurent pas les peurs de la société en général ou les pensées racistes qui peuvent émerger dans n’importe quel esprit élevé en Europe. Non, ils sont une énième représentation d’une petite bourgeoisie suburbaine en pleine déconfiture accusant l’étranger, qu’elle ne côtoie pas, d’être à l’origine de tous ses maux. La bêtise crasse et quasi absolue des Blonds empêchera toute personne présente dans la salle de s’identifier à eux – ils ne sont jamais humanisés. Même à la toute fin, se rendant compte de leur erreur, ils restent pathétiques. La pièce dit « sauvez-nous », pas « sauvez-vous ».

ils sont une énième représentation d’une petite bourgeoisie suburbaine en pleine déconfiture accusant l’étranger, qu’elle ne côtoie pas, d’être à l’origine de tous ces maux.

En réalité, le processus mis en place par Piemme et Schillaci est un renversement de l’opprobre. Les racistes renvoient une image affreusement caricaturale de l’Autre ? Eh bien, nous allons leur faire subir le même traitement ! Il faut combattre le feu par le feu, la caricature par la caricature ! Le public visé est bien celui qui, à la base, n’est « pas raciste » – il est là pour pointer du doigt et rire des porcs (in)humains. Le fait qu’aucun personnage, dans la diégèse, ne représente cet « Autre » empêche toute dialectique, toute évolution du problème vers une confrontation entre le cliché et la vérité pour faire tirer aux Blonds une vraie leçon. La fin de Jours radieux, qui arrive comme un cheveu sur la soupe, est une morale de l’exemple : voyez ce qui arrive aux racistes porcins, ils ont été punis.

Le manque de finesse et de subtilité de la pièce passe encore dans la première partie où le rire léger est la norme. Mais une fois dans le château, l’imaginaire politique et historique mobilisé est à la limite de l’indigne. On évoque la fausse blondeur de la mère et on imagine que « baisser son pantalon » suffira à la dénoncer ; il y a des bruits affreux qui sortent des caves où sont entassés les « objets cassés qu’on ne veut plus voir » (je paraphrase) ; la famille est, à la toute fin, figurée par des portraits en fonte, aux visages hurlants, déformés, soit par la souffrance, soit par la haine, qui renvoient à une esthétique de la Shoah. Les gros sabots deviennent de grosses bottes de la Wehrmacht. Est-il nécessaire de mobiliser cette imagerie pour présenter l’extrême droite comme une menace ? Et surtout, est-il sain de la mélanger à un humour grossier et baveux ?

Les personnages seraient « comme un monstre à trois têtes, à la fois dignes représentants d’un Occident malade, archétypes risibles d’une suprématie blanche, et êtres humains ordinaires ».

L’objectif de Jours radieux était de faire émerger une prise de conscience sur le racisme1. En choisissant de mélanger un burlesque anti-psychologique et un conte aux symboles beaucoup trop sérieux, la pièce n’y parvient jamais. La peur est ridiculisée, jamais expliquée ; l’inconnaissance de l’Autre ne s’explicite pas à cause de son absence physique ; l’aura porcine des Blonds sonnerait comme une insulte à toute personne qui se reconnaîtrait dans la caricature. Le pire est sans doute que ce thème est déjà ancien et que le traiter de cette manière en 2017 est une sorte de non-sens.

En 2004 sortait Théâtre sans animaux de Jean-Michel Ribbes. À l’intérieur, une piécette, Dimanche, dont voilà le synopsis : un père, une mère et une fille qu’on devine habiter un pavillon provincial. Un beau matin, leur vie est bouleversée par l’arrivée d’un stylo-bille géant qui s’écrase dans leur salon ; il libère la parole et on découvre une mère conservatrice et croyante, effrayée par internet et la modernité, et qui ne veut pas de palmier dans son jardin parce que cela lui rappelle l’invasion arabe du VIIIe siècle. Dans la pièce de Ribbes, baignée d’absurde, la morale ne vient pas du ridicule, mais de l’interaction des personnages : le père profite de l’arrivée inopinée du stylo pour fuir sa femme et s’humaniser, il lui dit : « Liliane, il faut que tu comprennes une fois pour toutes que je ne suis pas uniquement un paquet de viande enveloppé dans un peignoir de bain, j’ai aussi une âme, un instinct, et une spiritualité matinale très développée […]. »

Voilà ce qui manque à Jours radieux : une âme, un instinct et une spiritualité (même matinale). Une manière de toucher à l’humain, surtout quand il est raciste, une manière de chercher à comprendre avec humilité au lieu de jeter un anathème contre-productif. Dans la pièce, les Blonds sont ruinés par le « porc étranger » et le refus des banques de les soutenir. Piemme semble avoir oublié une règle d’or du théâtre moral et politique : moquer les puissants est une forme supérieure de courage ; moquer les faibles, même affreux, même dans l’erreur, est une forme supérieure de mépris. Et le mépris ne pavera jamais les chemins de l’humanisme.

En savoir plus...

Jours radieux

Écrit par Jean-Marie Piemme
Mis en scène par Fabrice Schillaci de la Compagnie Impakt
Avec Joëlle Franco, Elisabeth Karlik, Stéphane Vincent

Vu le 13 octobre 2017 au Varia, à voir jusqu’au 28 octobre.


  1. Cf. le dossier de presse.