Dans le cadre du Festival du cinéma méditerranéen de Bruxelles, j’ai eu le plaisir de voir le film Chevalier d’Athina Rachel Tsangari au Palais des Beaux-Arts. Suite à un petit retard, semble-t-il technique, j’ai profité de l’ambiance de la salle et des langues qui fusaient.

Italien, arabe, espagnol, turc… français, néerlandais et anglais bien sûr – autant de variations du clapotis de la mer sur les rivages lointains, rassemblées un soir à Bruxelles.

L’histoire de Chevalier est d’une simplicité tranchante : six hommes profitent de leurs vacances au large de la Grèce sur un bateau luxueux. Ils s’amusent, plongent, discutent et finissent par inventer un jeu, le « chevalier ». Le jeu consiste à élire, à la suite d’une série d’épreuves, le « meilleur en général ». Les joueurs s’évaluent aussi constamment, sur leurs manières de parler, de bouger, de dormir, de respirer… Le gagnant recevra une chevalière et sera le « chevalier » jusqu’à ce qu’une prochaine partie soit organisée.

161205-fcmb-cinema_thibault-scohier_chevalier_def-image-3
La première allégorie mise en œuvre est un sacre de la représentation virile et triomphante de l’homme moderne.

Comme on s’en doute, l’histoire est ici prétexte à une allégorie, qu’on peut lire de deux manières différentes. La première, pour moi la moins crédible, mais que la réalisatrice Athina Rachel Tsangari n’exclut jamais totalement, est un sacre de la représentation virile et triomphante de l’homme moderne. Pour gagner la partie, il faut faire preuve de toutes les qualités d’un « battant » : être à la fois sociable, sportif, polyvalent, être fier mais se draper d’humilité, savoir quand tendre la main et quand planter un couteau dans le dos de ses adversaires – être pour résumer, un véritable stratège.

Les stratagèmes, justement, se nouent et se dénouent tout au long du film. Alors qu’au début le caractère des personnages nous est présenté par des détails assez anecdotiques, le jeu enclenche une logique d’évaluation permanente de tous par tous. Chaque geste, chaque parole est pesée et quand ils ne le sont pas, ils deviennent des faiblesses. Les secrets pèsent sur les consciences et peuvent se monnayer très cher ; les erreurs peuvent conduire à l’obsession, d’autant plus quand elles échappent au contrôle direct de l’individu.

Cette première lecture est quasiment une ode au darwinisme social : le « meilleur en général » est celui qui parvient à s’adapter parfaitement à la mini-société dans laquelle il évolue, à comprendre les attentes, les besoins et les reproches et à agir perpétuellement dans l’optique de remporter la victoire (et donc un rang). Au trois-quarts du film, deux personnages peuvent prétendre au titre, Yorgos (Panos Koronis) et Christos (Sakis Rouvas). Deux hommes modèles qui n’ont pas les « tares » évidentes des autres protagonistes – le Docteur est vieux, Josef est brute, Yannis est faible et Dimitris est idiot – mais Yorgos a un avantage considérable, il pense comme un joueur d’échecs. Il défie une dernière fois son rival en lui proposant un serment de sang (c’est-à-dire de mélanger le sang de leurs paumes ouvertes) et réussit à vaincre au moment où Christos refuse et « manque » de courage.

Mais, comme je le disais, cette lecture est à mon avis moins crédible que la seconde, parce que le principal ressort du film est l’humour. Un humour qui naît dans le décalage, d’abord banal, de l’altérité des vies qu’on nous présente avant le début du jeu, puis féroce au fur et à mesure que les coups bas se succèdent et que les secrets inavouables sont révélés. La deuxième lecture de l’allégorie de Chevalier est d’en faire un conte sur la morale et sa disparition. Car c’est bien de l’insensibilité morale des personnages que surgit l’humour.

Le titre du jeu (et du film) contient l’ambivalence centrale de l’œuvre : le chevalier, dans l’imaginaire occidental, c’est celui qui suit le code d’honneur et donc une certaine idée de la vertu et de la morale. Cela ne veut bien sûr pas dire qu’il agit en fonction d’une vérité absolue mais plutôt d’une conception du monde où s’affrontent le bien et le mal et où il est un soldat du bien. Or, si, dans le film, la symbolique de la chevalerie est omniprésente – le vainqueur finira par partir sur sa monture, une moto –, elle est systématiquement tournée en ridicule et dénaturée.

Ainsi des épreuves liées à de véritables qualités chevaleresques : avoir un bon état physique évalué en fonction du taux de cholestérol ; répondre le plus vite possible à l’appel d’une personne en détresse qui s’avère trompeur ; suivre et intégrer rapidement une série d’ordres pour monter une armoire Ikea. Les femmes, qu’on ne voit jamais face caméra (à l’exception des extraits flous d’une webcam), sont l’objet d’une épreuve spécifique : avoir une conversation téléphonique démontrant la parfaite harmonie de couple, équivalent des échanges de lettres et de chansons courtoises, et dont la vacuité est démontrée par de nombreuses révélations sur la vie réelle desdits couples.

Cette interprétation ironique du film est aussi renforcée par l’évolution du paysage : la nature vide, dominante et magnifique, filmée de jour avant le début du jeu ; une station balnéaire abandonnée, bâtie par les êtres humains mais semblable à un fossile minéral alors que le jeu commence ; et les lumières froides d’Athènes, de nuit, quand les six hommes prolongent leur séjour sur le bateau pour finir le jeu. Le gagnant n’est rien d’autre que le plus civilisé des six, celui qui ment, manipule et se joue le mieux de ses compagnons. Un dernier indice me pousse sur cette voie : le personnage de Dimitris (Makis Papadimitriou). On sait, au moins depuis Dostoïevski, que le qualificatif « d’idiot » peut être considéré comme la qualité humaine la plus élevée – dans Chevalier, Dimitris l’hurluberlu incarne tout ce qui manque aux cinq autres. Il est loyal, protège un secret sans rien demander en échange, et même courageux puisque c’est le seul qui accepte le serment de sang, qui plus est par amitié.

161205-fcmb-cinema_thibault-scohier_chevalier_def-image-1
'Chevalier' se veut plus réaliste et froid dans son approche de la vie humaine et refuse donc de trancher.

Le vrai chevalier, au sens moral du mot, c’est Dimitris, l’idiot, socialement marginal mais définitivement humain. Malgré le jeu et parce qu’il sait qu’il ne pourra de toute façon pas gagner, il continue à agir comme il lui plaît, chante, fait le clown ; c’est aussi le gardien de l’honnêteté et le seul qui s’offusque de l’hypocrisie régnante. Seulement, Dimitris incarne aussi l’ambivalence de l’allégorie de Tsangari : il est le premier moqué, avant le début de la partie. Hors du jeu, il est ridicule, puisqu’il ne convient pas aux conventions ; dans le jeu, il l’est encore plus puisqu’il se retrouve au milieu d’une compétition dont il ne suit jamais les règles. À la différence d’un film comme les Nouveaux Sauvages de Damián Szifron, explicitement critique, Chevalier se veut plus réaliste et froid dans son approche de la vie humaine, il refuse donc de trancher.

Cela peut laisser comme un goût amer au spectateur, l’impression d’un inachèvement qu’en refusant de résoudre son problème central, le film devient encore plus froid – sa fin, un long plan fixe, dépourvu de sens visuel, ancrera définitivement ce sentiment dans le cœur du public. Comme un long silence à la fin d’une histoire qui se termine. Chevalier vaut tout de même le visionnage, ne serait-ce que pour la qualité de ses acteurs, le travail sur ses lumières et certains de ses plans somptueux ; pour y trouver, peut-être, d’autres lectures encore !

En savoir plus...

Chevalier Réalisé par Athina Rachel Tsangari Avec Yiorgos Kendros, Panos Koronis, Vangelis Mourikis, Makis Papadimitriou, Yorgos Pirpassopoulos Grèce, 2016 99 minutes