Dans le cadre du festival du film de femmes Elles tournent, qui s’est déroulé du 26 au 29 janvier dernier, j’ai eu la chance de voir au Vendôme Jajda (Thirst), un film à l’atmosphère cuisante.

Une maison perchée sur une colline dans le sud de la Bulgarie, entourée de draps clairs qui sèchent au soleil, légèrement battus par les vents ; derrière le paysage vallonné, de hautes montagnes aux sommets blancs cassent l’horizon. Une famille de blanchisseurs habite dans la maison, un père, une mère et un fils qui ne seront jamais nommés. Pour eux l’eau est vitale, elle assure leur métier et leurs revenus. Confrontés à une terrible sécheresse, ils décident de faire appel à un sourcier et à sa fille pour découvrir un point d’eau.

Les deux familles vont alors cohabiter et le quotidien des blanchisseurs va petit à petit être transformé par la naissance de nouveaux désirs. Jajda (Thirst en anglais) parle du passage à l’adolescence : il y a la symbolique de l’eau que trouve la jeune sourcière, comme ses premières règles la trouvent ; il y a le premier baiser entre elle et le fils des blanchisseurs. Le jeu de séduction entre les deux où la sourcière est à l’initiative. Les regards sont centraux, souvent la caméra scrute, derrière une vitre, depuis un coin, elle épie comme s’épient les deux familles nouvellement confrontées l’une à l’autre.

Le charme du premier long métrage de Svetla Tsotsorkova, c’est son atmosphère brûlante, cuisante ; c’est ce sol rêche caressé par les rides de l’air bouillant. La Bulgarie ressemble au Midi, elle a un air de Grèce, qui c’est vrai n’est pas loin. On sent le mariage de la Méditerranée – son climat plus que ses plages – et des montagnes. L’atmosphère, c’est aussi le quotidien, la banalité, la répétition. Beaucoup de décors sont filmés et parcourus plusieurs fois, certaines actions se répercutent en échos tout au long de l’histoire.

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Au-delà de toutes ces qualités, il me semble que le film est trop souvent maladroit. Ses effets sont parfois très (trop) littéraux, comme cette tasse cassée qui annonce le malheur.

Une mauvaise langue dirait que le film est lent, mais ce serait injuste : la réalisatrice veut montrer la beauté de la routine et l’action n’est pas absente, elle est juste familière. C’est à l’aune du quotidien des blanchisseurs qu’on peut comprendre les troubles, l’apparition de désirs oubliés ou encore inconnus. Évidemment, la place et le rôle des femmes sont souvent mis en lumière : la blanchisseuse semble contrainte dans son mariage, la jeune sourcière est regardé par le père avec concupiscence et par le fils avec une curiosité adolescente. Le blanchisseur ne travaille pas, il « bricole » ; la jeune sourcière doit effectuer le travail de son père quand celui-ci récupère de sa soirée avec des prostitués.

Ce premier long métrage a du caractère, c'est indéniable, malheureusement je n’ai pas été charmé ; à l’inverse de la salle qui a marqué sa vive approbation à la fin de la séance. Au-delà de toutes ces qualités, il me semble que le film est trop souvent maladroit. Ses effets sont parfois très (trop) littéraux, comme cette tasse cassée qui annonce le malheur. Le jeu des acteurs adultes (Svetla Yancheva, Ivaylo Hristov et Vassil Mihajlov) est impeccable mais celui des deux jeunes (qui ne sont pas des acteurs, comme le révéla une intervenante à la suite de la projection) manque clairement de maturité : dès qu’ils doivent interagir ensemble, le montage s’affole un peu pour masquer la raideur des prestations. C’est d’autant plus dommage que la jeune sourcière (Monika Naydenova) dégage vraiment quelque chose de magique, d’énigmatique, qui convient parfaitement au rôle ; la faiblesse du fils des blanchisseurs (Alexander Benev) étant d’autant plus remarquable que le scénario ne lui offre qu’une place secondaire et qu’il réagit toujours plus qu’il n’agit.

Une seule scène transcende Jajda : l’incendie. Plan fixe (malheureusement trop court) où périssent tous les adultes, laissant les deux jeunes et la pluie qui tombe enfin. Une conclusion sans véritable morale, couronnement plutôt d’une tragédie du hasard – où est-ce une sorte de sacrifice païen, un appel à l’averse, comme le proposa une spectatrice pendant la séance de questions-réponses ? Toujours est-il que le long métrage ne s’apprécie pas pour son message mais pour son ambiance, et la fusion esthétique et empathique qu’il peut entretenir avec les spectateurs.

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Jajda (Thirst en anglais) parle du passage à l’adolescence.

Suivant la tradition du festival, deux intervenantes étaient présentes pour répondre aux questions du public. Elles représentaient l’asbl Le Monde selon les femmes et ont surtout parlé de la situation des femmes en Bulgarie. Elles ont notamment évoqué l’influence de la transition post-communiste qui a enclenché une repolarisation des genres et ont proposé une lecture du film centrée sur la prostitution : dans cette maison, on blanchit en effet le linge des hôtels de la région et d’une certaine manière les traces de l’industrie du sexe.

Même si je n’ai pas été sensible au long métrage de Svetla Tsotsorkova, c’est un premier film réussi, original et prometteur. Je ne doute pas un instant qu’il pourra charmer et convaincre bien des spectateurs et des spectatrices. Derrière la sécheresse du ciel, il y a celle des êtres humains. Voilà peut-être le secret de l’histoire de Jajda : la difficulté du jaillissement, de la renaissance, dans une société pleine de tabous, de non-dits et de tristesses fossilisées.

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Jajda (Thirst) Réalisé par Svetla Tsotsorkova Avec Monika Naydenova, Alexander Benev, Svetla Yancheva Bulgarie, 2015 90 minutes