Karoo a eu la chance de voir le nouveau documentaire de Loredana Bianconi lors du festival Filmer à tout prix. Une plongée dans le quotidien des colonies fascistes italiennes des années 1930 et 1940.

 

De l’autre côté de la mer, de notre mer, un merveilleux destin vous attend : apportez l’ordre, le progrès et la parole de Benito Mussolini, le Duce, à l’Afrique italienne. Voilà le message que la propagande de l’Italie fasciste pouvait diffuser après la conquête de l'Éthiopie en 1936. Le dernier pays africain indépendant des puissances coloniales venait de perdre une guerre sale. L’armée mussolinienne y avait utilisé massivement du gaz moutarde pour venir à bout des forces éthiopiennes, qui étaient parvenues, quelques années auparavant, à repousser une autre tentative d’invasion de l’Italie − libérale alors. Maintenant qu’un « empire » avait été mis en place, la politique de colonisation était lancée et servait d’expédient aux problèmes de chômage et de pauvreté qui sévissaient en métropole.

Loredana Bianconi a décidé de mettre des images et des mots sur cette entreprise de transformation de l’Afrique en terre italienne. Son documentaire est d’une richesse débordante. Des centaines de photographies d’époque et des dizaines de films (souvent de propagande ou militaire, dans tous les cas expurgés du son) permettent au spectateur de se faire une idée exacte de cette entreprise dont il ne sait sans doute pas grand-chose. Belge, il a déjà à faire avec son histoire coloniale au Congo (de manière trop souvent superficielle d’ailleurs) ; Italien, il a vécu dans un pays où le tabou est grand sur toute la période mussolinienne et sur les conquêtes africaines en particulier.

Ces images, la réalisatrice les illustre grâce aux témoignages de plusieurs habitants du village de Borgo qui, enfants ou jeunes adultes, ont vécu « l’aventure ». Leurs mots donnent à l’histoire une teinte plus humaine et moins froide. Ils sont souvent confondants d’honnêteté, même pour reconnaître les joies qu’ils ont pu vivre en Afrique, voire la douleur qu’a été, pour eux, le retour en Europe. Fil rouge d’Oltremare, l’histoire de l’oncle de la réalisatrice qu’on découvre à travers les lettres qu’il envoyait chez lui. Oui, le documentaire revêt un caractère très personnel. Le projet est né d’un ensemble de lettres, retrouvés par Loredana Bianconi. Elles expliquaient le destin de cet oncle inconnu, dont on parlait tout bas, ou mieux, dont on ne parlait pas du tout.

Peut-être est-ce justement à cause de cette dimension personnelle que la réalisatrice a opté pour un angle d’une très grande neutralité. Démiurge presque invisible, elle se contente de quelques mots d’introduction, puis nous fait basculer dans la chronologie imagée, illustrée, racontée. Point de contemporain à l’écran, point de contexte ou d’analyse ; le contenu du film est brut, seulement expurgé de certains contenus – discours patriotiques fascistes, dont un échantillon suffit, contre-propagande des Alliés pendant la Deuxième Guerre mondiale. Nous affrontons la réalité telle qu’elle a été.

Des villes néo-vénitiennes poussent en Érythrée et en Éthiopie. Des routes sont creusés sur des distances et des hauteurs incroyables. Le sang des ouvriers, très majoritairement africains, coule. La ségrégation raciale, qui n’est pas sans rappeler l’Afrique du Sud ou les États esclavagistes américains, se met en place. Partout des monuments à la gloire du Duce et des défilés des jeunesses fascistes, des femmes fascistes, des ouvriers fascistes et bien sûr des militaires. Les nouvelles contrées de l’Afrique italienne devaient être l’utopie des faisceaux, un monde neuf, où l’esclavage moderne des « populations primitives » rendrait la vie douce, quasiment paradisiaque.

Évidemment, le résultat fut autre. Les prolétaires italiens, comme l’oncle de la réalisatrice, chassés de la métropole par la misère, travaillent avec les autochtones. La dureté du travail et du climat est la même pour tout le monde. Des solidarités se créent et le racisme officiel, inculqué très tôt aux jeunes italiens, déjà avant le règne de Mussolini, se dissipe avec la connaissance et la souffrance communes. L’histoire d’Oltremare se termine sur une touche à la fois belle et terrible : l’oncle, fuyant un camp de concentration Alliés, est accueilli dans un village, se marie et fonde une famille. Après la guerre, il écrit à sa mère, je paraphrase : « Quand j’en aurai les moyens, je viendrai avec ma famille. » Elle lui répond : « Si tu comptes jeter l’opprobre sur nous, je préfère que tu ne reviennes jamais. »

Un seul regret devant ce fragment d’histoire : sa distance. Les spectateurs présents à l’Aventure ont eu la chance d’entendre, après la projection, Loredana Bianconi parler de son film. Ses commentaires sur l’accueil (ou plutôt l’absence d’accueil) du documentaire en Italie, sur le rapport à l’histoire des Italiens ou sur les « ensablés », terme qui désigne ceux qui sont restés après la chute de l’Empire et ont été intégrés à l’Érythrée ou à l’Éthiopie, donnent à Oltremare une dimension tout autre, bien plus grande et puissante. Éclairé par les intentions de l’auteure, le film ne parle pas seulement de l’histoire d’un pays et d’une famille, mais aussi de nous, de la crise des migrants, du racisme contemporain. Il est dommage que cette dimension demeure réservée aux festivaliers.

 

En savoir plus...

Oltremare

Loredana Bianconi
Belgique, 2016
83 minutes