Tout le monde connaît le cinéma d’Akira Kurosawa, même sans en avoir conscience. Cinq films du maître japonais sont mis à l’honneur jusque fin novembre à Flagey. L'occasion parfaite de s'en rendre compte.

D'abord les cinéphiles, bien sûr, louant le grand réalisateur et ses œuvres puissantes et risquées, mais aussi toutes les générations élevées parmi les classiques comme Star Wars, Pour une poignée de dollars ou les Sept Mercenaires, qui sont directement inspirés de sa filmographie – au point que, mis côte à côte, certains plans paraissent tout à fait identiques.

Les films proposés à Flagey recouvrent deux grandes thématiques de Kurosawa : le conte shakespearien avec Ran et le Château de l’araignée, adaptation dans le Japon féodal du Roi Lear et de Macbeth ; et le récit politique des mœurs japonaises avec Rien à regretter de ma jeunesse et Vivre dans la peur. Le cinquième et dernier titre de cette première partie de la rétrospective, l’Homme qui a marché sur la queue d’un tigre, mélange en quelque sorte ces influences, puisqu’il s’agit bien d’une légende mais tirée d’une pièce de kabuki (art théâtrale japonais). J’ai eu la chance d’aller voir le Château de l’araignée et je crois qu’il peut à lui seul résumer l’incroyable maîtrise du langage cinématographique dont fait preuve le réalisateur.

Le Château de l'araignée, appelé aussi 蜘蛛巣城 ou encore Kumo no Sujō.
Le Château de l'araignée. Titre original : Kumo no Sujō, prononcé 蜘蛛巣城.

Car ses films parlent. Au-delà des dialogues et de la trame narrative, chaque cadre, chaque position de caméra, chaque composition est une manière de dire des choses au spectateur. Un grand nombre de ces mots filmiques sont murmurés, au point que nos yeux les laissent dialoguer directement avec notre inconscient. Toute une dimension de ses œuvres restera peut-être enfouie dans l’esprit du spectateur jusqu’à ce qu’il réfléchisse et se demande pourquoi : pourquoi ce choix de plongée ou de contre-plongée, pourquoi avoir placé cet élément particulier derrière ou à côté du personnage…

Dans le Château de l’araignée, nous suivons grosso modo l’histoire de Macbeth : une guerre se termine dans un royaume et deux généraux, Washizu et Miki, rentrent au Château pour recevoir une récompense des mains de leur seigneur. Sur la route, ils croisent une sorcière qui prédit à Washizu qu’il sera seigneur à son tour et à Miki que son fils sera seigneur après Washizu. C’est effectivement ce qui arrivera. Tout au long du film (et de la pièce de Shakespeare), on se demande si c’est à la prophétie qu’on doit le meurtre de son suzerain par Washizu (Macbeth) où si son ambition l’aurait de toute façon placé sur cette voie. Arrivé au pouvoir, Washizu sait qu’il sera remplacé par le fils de Miki, mais finit par refuser cette vérité absolue et, en voulant renverser la prophétie, termine massacré par ses propres hommes.

Kurosawa a une manière très subtile de nous faire comprendre les jeux de pouvoir et le destin de ses personnages : il joue avec la symétrie et la centralité. Celle-ci est toujours néfaste dans le Château de l’araignée : tous les personnages centraux sont soit maléfiques (la sorcière, la femme de Washizu), soit condamnés à mourir violemment (le premier seigneur, puis Washizu). L’influence des personnages est également évoquée par leur placement : alors que Washizu et Miki ont droit à de nombreux plans « égalitaires », où leur amitié se trouve projetée en parfaite symétrie sur l’image, Washizu et sa femme sont toujours séparés par un élément du décor : elle est dans l’ombre et lui dans la lumière, elle est en retrait et lui en avant, etc. À la fin, quand le fils de Miki, le fils du premier seigneur et l’un des généraux spoliés par Washizu mènent leurs troupes vers le Château, ils sont filmés en des plans centrés mais équivalents, et montés l’un à la suite de l’autre – aucun d’eux ne prend le pas sur les autres, aucun d’eux ne revendique la centralité, alors qu’on sait que c’est le fils de Miki qui montera sur « le trône de sang ».

Kagemusha, l'ombre du guerrier. Titre original : Kagemusha, à prononcer 影武者.
Kagemusha, l'ombre du guerrier. Titre original : Kagemusha, à prononcer 影武者.

Les messages sont parfois plus directs.  Ainsi, dans la pièce originale, il est question de fantôme et Macbeth est littéralement hanté. C’est le cas Washizu mais, en plus du fantôme du premier seigneur venant le tourmenter et faire grandir sa folie, le film ne cesse de placer le sabre et le casque de guerre du seigneur derrière lui. Ces deux éléments symbolisent exactement ce à quoi il doit sa place : au meurtre de son prédécesseur. Ce casque, d’ailleurs, il ne le portera pas et partira se battre tête nue pour la dernière bataille. Autre effet, encore plus littéral, la tâche de sang laissée par le suicide d’un général qui a trahi le premier seigneur et qui fera office de fond pour toute la scène pendant laquelle la femme de Washizu tente de le convaincre d’assassiner son suzerain. La conséquence possible de leurs actes se trouve placée physiquement au-dessus de leurs têtes. Cette technique est d’ailleurs récurrente et on en retrouvera un autre exemple dans Kagemusha, lorsqu’un personnage se réveille d’un cauchemar où il se voyait noyé et se redresse juste devant une fresque murale représentant un océan en furie.

Dans le Château de l’araignée, qui est en noir et blanc, le jeu de la clarté et de l’ombre est bien présent, mais il étonnera peut-être un occidental habitué à l’opposition blanc-positif contre noir-négatif. En effet, c’est ici l’inverse. La blancheur est synonyme de malheur – la sorcière et le fantôme sont d’un blanc immaculé, la brume où se perdent les personnages est menaçante et devient in fine l’incarnation littérale de la mort. La Lune, symbole du pouvoir dans le royaume, est elle aussi blanche. La femme de Washizu est enfin parée de blanc et le costume de seigneur de son mari tranche également avec ceux, plus sombres, de sa suite. Cette retranscription visuelle est d’autant plus forte que le film ne comporte presque aucune touche réjouissante. Il n’y a ici pas d’équilibre, ou de balancement, il n’y a qu’une profonde perdition dans le désespoir.

Cette œuvre n’est pas exempte de défauts.

 

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En savoir plus...

Le Château de l'araignée Réalisé par Akira Kurosawa Avec Toshirō Mifune, Isuzu Yamada, Takashi Shimura Japon, 1957 105 minutes Kagemusha Réalisé par Akira Kurosawa et Ishiro Honda Avec Tatsuya Nakadai, Tsutomu Yamazaki, Kenichi Hagiwara, Jinpachi Nezu... Japon, 1980 153 minutes