La rédac’ à Anima
Les courts coups de cœur vus en Sortie Karoo

Fin février, une vingtaine de membres de la rédac’ a profité du festival Amina pour une sortie collective1. Au programme, une soirée, deux séances de projections, 17 courts-métrages, et autant d’avis qui se complètent ! On revient sur cette double programmation en une critique croisée.
« Tandis que l’effet boule de neige sauvait les oies menacées par les loups (Feast, Rebeka Vakrcková), une colère enfantine devenait tremblement de terre (Earthquake, Lorenzo Latrofa & Massimiliano Di Lauro). Lors d’une fête villageoise aux couleurs pastel, les danseurs qui défilent en liesse imitent inconsciemment ces fourmis alignées dans le carton perforé d’un enfant (Antonio, Elisa Fanais et Daniela Zottola). Les étoiles ne sont peut-être que les trous de la boîte immense qui nous contient ; la Lune, l’œil d’un autre petit garçon, géant, qu’on nomme Dieu (Tethered, Alessandro Cino Zolfanelli). L’espace d’une soirée, les courts d’Anima ont rappelé au public la poésie du réel, en écho à ce chien qui aboyait pour que les humains du foyer se souviennent de prêter attention aux merveilles quotidiennes : à un paysage, à un coucher de Soleil (Dog Alone, Marta Reis Andrade). » — Noémie Mil-Homens
New Talents
Potlems de Alberto Allegri Rodriguez (Danemark, 2025)
« Potlems est un court-métrage en stop-motion qui a été soumis comme travail de fin d'étude par une équipe d'étudiant·es dirigée par Alberto Allegri Rodríguez, également auteur du scénario. Potlems, c'est l'histoire d'une petite théière qui a un défaut de fabrication : plutôt que de sourire à pleines dents, la théière-ouvrière qui l'a peinte a glissé, ratant son coup de pinceau. La petite théière se retrouve donc avec une moue renfrognée, le sourire dessiné à l'envers. Cette anomalie, pourtant loin de la perturber, l'a fait pourtant remarquer par le tyrannique maître du feu qui règne sur le monde des théières... D'abord attendri·es par l'univers coloré qui se déploie devant nous, digne d'une boîte à musique d'un autre temps, les rictus forcés des théières nous mettent rapidement mal à l'aise. Derrière les masques, un cauchemar se dévoile. Dans ce monde à la face parfaite, le plus petit défaut n'est pas toléré, et qui s'oppose au maître du feu encourt sa terrible colère. Le choix original des théières en porcelaine comme protagonistes permet au réalisateur de jouer avec leur fragilité comme métaphore. Malmenée, cassée et finalement forcée de rentrer dans le rang, la petite théière ne peut s'exprimer au pays des sourires factices. Potlems est un conte cruel servi tel un thé sentant la rose et se révélant effroyablement amer au goût. » — Elise Debière

« Le court métrage danois Potlems, réalisé par A. Allegri Rodriguez m’a également touchée. L'univers ultra coloré en pâte à modeler, proche du grotesque, montre l'absurdité de cette liesse face au destin tragique d’une petite tasse, différente des autres. Au pays des sourires en porcelaine éternelle, Gingembre fait la moue. Ce défaut de fabrication fatal sera durement puni par le Créateur. Véritable métaphore d’une société valorisant l'ultra-positivisme, Gingembre nous rappelle le prix à payer lorsqu’on dénote avec les enthousiasmes surjoués. » — Marine Créer
Wish You Were Ear de Mirjana Balogh (Hongrie, 2025)
« Que nous reste-t-il de nos relations amoureuses avortées ? Avec Wish You Were Ear, Mirjana Balogh crée tout un univers futuriste complexe au sein duquel chaque rupture donne lieu à une transformation physique imposée. Dans un ballet mécanique, la personne quittée perd un appendice, un organe, un membre, greffé ensuite sur l’ex partenaire. La fin d’une histoire sentimentale marque ainsi littéralement un changement dans la chair. On perd un petit bout de soi ; on gagne un petit bout de l’autre. Un même pan de peau peut alors voyager d’être en être à l’infini, comme le témoin de soi à un temps donné, vestige d’une blessure d’un cœur, héritage d’un échec amoureux parfois très éloigné. Aliéné·e, meurtri·e, défiguré·e, le·la protagoniste de Wish You Were Ear peine à accepter les cicatrices qui recomposent un corps qui ne lui appartient plus vraiment. Jusqu’à ce qu’apparaisse sa propre oreille, là, accolée au visage d’un·e inconnu·e… Sans la moindre parole, Wish You Were Ear nous entraine avec douceur et compassion dans un paysage coloré au cœur de l’acceptation de soi, en rappelant que le deuil de l’autre passe aussi par un deuil de soi-même, de ce que l’on a été. » — Julie Derycke
Horde de Janina Ksieska (Pologne, 2025)
« Au sein de la Horde, ça danse l’hypnotik au gré des lignes claires ; des corps inédits réalisent un liturgie étrange, sarabande de fétiches dans l’antre de la plus grande de ces créatures. Un chevalier d’Éon nous sert de translateur : nous faisons à notre tour partie de l’énigme, les questions n’appelant pas plus de réponses. Pourtant la narration existe, l’invention domine, le mouvement emporte tout sur son passage. Quel bonheur ! » — Lorent Corbeel
Best of Shorts 2
My Gut Friend de José Manuel Lo Bianco et Mariano Andrés Bergara (Argentine, 2025)
« My Gut Friend s’impose comme une proposition d’animation audacieuse, qui assume pleinement sa singularité. Par son dispositif métaphorique radical, le film transforme le corps en lieu d’expression émotionnelle pour explorer la tension entre un enfant et ses parents. Le choix de représenter les entrailles comme un compagnon de solitude ou de survie constitue un geste artistique fort, à la fois dérangeant et profondément cohérent avec le propos. La brièveté du format sert remarquablement le récit, évitant toute dilution du sens et privilégiant l’intensité de l’expérience.
L’œuvre frappe surtout par son courage esthétique : l’inconfort ressenti n’est jamais gratuit, mais devient un vecteur narratif qui oblige à regarder la relation familiale sous un angle brut et presque viscéral. Derrière l’absurdité apparente de certaines images se cache une réflexion subtile sur la dépendance affective et la difficulté de s’émanciper du poids parental. Sans chercher à tout expliquer, le film laisse volontairement des zones d’ombre qui prolongent la résonance des scènes après le visionnage.
Au final, cette courte animation réussit le pari de conjuguer poésie corporelle et tension psychologique. Marquante, originale et maîtrisée, elle confirme la capacité du court métrage à porter des propositions artistiques puissantes en quelques minutes seulement. » — Pierre Vanesse

Les Bêtes de Michael Granberry (États-Unis, 2024)
« Tout droit venu des États-unis, Les Bêtes de M. Ganberry ouvre le bal de la sélection Best of Shorts 2 du festival Anima. Telle une fable monstrueusement poétique, une ribambelle de créatures rendues vivantes par le stop motion doivent divertir le roi et sa cour. La créativité qui émane de cette transe audacieuse crève l’écran, en noir et blanc. Ce choix semble appeler à questionner nos parts d’ombres et de lumières, et à accentuer l’intemporalité de cette immersion, à la frontière entre le rêve et le cauchemardesque. » — Marine Créer
« Pour celles et ceux qui ont grandi avec L'Étrange Noël de monsieur Jack ou le court métrage Vincent de Tim Burton, Les Bêtes de Michaël Granberry, film d’animation en stop-motion, a la saveur d’une madeleine aux parfums gothiques. Un lapin malicieux divertit une cour d’aristocrates sadiques en convoquant une troupe d’animaux inquiétants. Mais les véritables bêtes se révèlent être ces humains poudrés, engoncés dans leurs perruques, soumis à l’autorité grotesque d’un roi tyrannique. Ce petit carnaval maléfique, bien que sympathique, se transformera en une orgie sanglante. Onze minutes d’un plaisir visuel troublant. Ce court-métrage déploie une minutie fascinante. Chaque plan regorge de détails et de sous-entendus. Aucun dialogue n’est nécessaire. La bande-son magistrale suffit à créer des émotions et à guider le regard. Au-delà de la prouesse technique, les cadrages confirment une véritable maîtrise cinématographique. Le noir et blanc accentue le malaise tout en voilant les débordements macabres qui parsèment cette danse infernale. On se régale jusqu’à la dernière minute. À la fin, une question émerge… En prenant plaisir à ce carnage, ne devenons-nous pas, l’espace d’un instant, les complices de ces humains décadents ? » — Roman Wittebroodt
« Présenté en compétition du festival2, Les Bêtes est mon court-métrage coup de cœur. Pour ce court en stop-motion, l’américain Michael Granberry opte quasiment uniquement pour le noir et blanc pour créer une ambiance glauque et mystérieuse. Déjà primé au Festival d’Annecy, le film impressionne par sa technicité et sa créativité jusque dans les moindres détails. Chaque créature des Bêtes est imaginée pour captiver et rebuter grâce à leurs aspects monstrueux mais les véritables monstres de l’histoire sont les bourgeois·es, les rois, les duchesses qui les utilisent comme bêtes de foire, comme créatures de cirque à dépecer, à détruire. Lorsque les rôles s’inversent et que ces Bêtes reprennent le contrôle et massacrent les dominants, on ne peut que ressentir une satisfaction jouissive ; un massacre qui laisse ensuite émerger une floraison explosive, un après enfin coloré. Si l’arc narratif est simple, c’est sa familiarité, en l’absence de dialogues, qui suffit à nous emporter. » — Luana Staes
Balconada de Iva Tokmakchieva (Bulgarie, 2025)
« Dans Balconada, Iva Tokmakchieva fait naitre un monde en suspens, composé d’aplats bleus, roses et blancs. Des balcons en vis-à-vis deviennent le prolongement naturel du domicile. On pense à ces villes du Sud où la vie déborde à l’extérieur des appartements, à mi-chemin entre l’intime et le partagé. Les existences se frôlent sans se mêler : de la lecture, du sport, du linge à étendre. Un quotidien solitaire à proximité des autres, la curiosité aux lisières du privé. Quand le vent se lève, le décor se met en mouvement : la tempête crée une expérience sensorielle, une forme de rêve éveillé. La musique monte, l’écran se couvre de fleurs et de fraises, les lignes éclatent et les gestes se libèrent. Ce qui n’était qu’une juxtaposition de vies devient une expérience commune, chacun·e sur son propre balcon mais traversé·e par la même secousse. Balconada fait basculer la lenteur du quotidien dans une extase douce et collective. » — Magali Bou Assi

Earthquake, Lorenzo Latrofa & Massimiliano Di Lauro (Italie, 2025)
« Les tremblements de terre transforment les sols les plus stables en mer déchainées dans lesquelles il est aisé de faire naufrage. Les maisons qui jusque-là constituaient des abris que ne posent pas question, les rues et avenues que l’on parcourait jusqu’alors comme des voies nous assurant de nous mener à destination ; les lieux qui jalonnaient nos quotidiens et en donnaient ses couleurs, sa texture, son épaisseur ; tout ce qui jusque-là nous semblait hors de doute et assuré de toute éternité s’effondre. Dans ce carnaval sinistre, l’envers devient l’endroit et l’endroit devient l’envers, le proche devient le lointain et le lointain proche et la réalité s’expose en un tas d’ossements dénudés et le dénuement prend chair.
S’il fallait décrire Earthquake de Lorenzo Latrofa & Massimiliano Di Lauro, ce serait en évoquant toute cette imagerie qui translate du pur langage de la physique à celui des métaphores poétiques, tel un mouvement tectonique travaillant le langage depuis ses tréfonds. C’est en effet l’histoire d’un jeune garçon qui décrit sa vie intérieure par un jeu entre plusieurs facettes de son âme en tension jusqu’à la rupture et l’explosion. Tellurique, il entre alors en éruption en répandant la destruction sur son passage et en même temps en balayant les repères sur lesquels il s’appuyait jusqu’alors, s’abîmant dans un maelstrom de formes et couleurs où nul ne fait prise et où la totalité fuit vers des lointains toujours plus éloignés, dans une absence de monde où il n’y a par conséquent plus de place pour la gradation et où l’univers se condense dans une alternative brutale entre le tout et le rien. Heureusement, dans ce qui ne parait avoir aucun bout, car néant et unité se joignent dans leur absence de début autant que de fin, une présence peut éteindre ce feu dévorant par un sourire, un geste d’affection, une parole rassurante. Malgré ce déferlement, le petit garçon peut alors échapper au naufrage et reprendre sa vie.

Pour donner vie visuellement à cette voix-off omniprésente, le trait du court-métrage de Latrofa et Di Lauro se fait tantôt très précis et net, tantôt ploie et se distord pour laisser les couleurs et les mouvements emporter les formes familières et les mêler dans une succession de transformations où d’une même matière naît l’infinie profusion du visible. Le dessin se fait par conséquent tremblement de terre et souligne avec justesse le propos jusqu’à cesser de l’accompagner par-dessous et devenir le propos lui-même. C’est en effet par lui que les paroles qui peuvent paraître anodines (le récit du garçon reste ancré dans une description scientifique du phénomène) prennent toute leur profondeur et touchent à ce qui est à peine dicible, tant ces tremblements d’âme manifestent des réalités difficilement atteignables par le seul truchement des mots. Dans la faille née du décalage entre les paroles et les images peut se glisser un silence suffisamment éloquent pour faire pressentir ces grondements sourds, rendre palpable ces frictions, qui éclatent aveuglément pour tout remettre en cause. Tout ceci fait par conséquent de Earthquake une perle d’intelligence et de sensibilité, malgré son caractère anodin qui pourrait tromper les regards les plus distraits. » — Benjamin Sablain
Amarelo Banana de Alexandre Sousa (Hongrie/Portugal, 2025)
« Le dernier court-métrage de la soirée et du Best of Shorts 2 fut Amarelo Banana, et c’est celui qui m’a le plus marquée. Étrange mais pourtant si familier, on a eu droit à un dessin simple et réaliste accompagné d’une bande son immersive qui a capté notre attention. En pleine nuit, un homme épuisé découvre dans son immeuble un appartement incongru. Murs et fenêtres tapissés de papier peint savane, plantes, sable et bruits de nature, il abrite des humains ayant vraisemblablement fait le choix de se comporter en singes. Pourquoi ? Parce que ça doit être bien de ne pas avoir de conscience3. C’est alors la panique quand l’homme brise leur bulle de zoomorphisme en stoppant la musique ou en ouvrant la fenêtre, révélant le bruit sourd de la réalité tel le poids de la conscience. Choisir la réalité ou le déni ? Le désespoir ou l’isolation ? En fait, avec tout ce qu’il se passe en ce moment, je les comprends un peu ces humains absurdes et aliénés. » — Juliette Cornil